LCI : « Smombie », quand l’addiction au smartphone vous fait errer comme un zombie

Merci à Romain Le Vern. Article disponible ici.

DANGERS PUBLICS – Les « smombies », néologisme désignant les « zombies du téléphone » peu attentifs au monde qui les entoure, pullulent et deviennent un problème de plus en plus sérieux pour la sécurité routière, en France comme ailleurs. Analyse d’un phénomène parfois mortel.

Vous êtes probablement un « smombie » sans le savoir. Ce mot-valise, fusion de smartphone et zombie, désigne ceux qui traversent la route scotchés à leur écran de téléphone sans exprimer la moindre expression sur le visage. Et comme les zombies de The Walking Dead, leurs comportements à risque peuvent être flippants.

D’après une étude britannique réalisée en 2014, nous sommes nombreux à en faire partie tant nous consultons notre téléphone, en moyenne 221 fois par jour pour un total d’environ trois heures et 16 minutes les yeux rivés sur l’écran. Une dépendance qui, selon l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière, n’est pas sans lien avec les 475 piétons tués en 2018 (soit 15% des 3259 morts sur les routes l’an dernier). Si la mortalité piétonne a légèrement baissé entre 2017 et 2018, elle reste en effet en hausse en agglomération, rappelle l’Observatoire, qui souligne que « le facteur inattention est plutôt présent dans les causes des accidents mortels » en ville.

Certains pays tirent déjà la sonnette d’alarme, comme l’affirment Les Echos : en Sardaigne, dans la ville de Sassari, les personnes qui traversent les yeux fixés sur leur téléphone risquent une amende de 22 euros. A Hawaï, la contravention peut atteindre l’équivalent de 85 euros si on se fait ainsi épingler en état de récidive.

Comment ne pas devenir un zombie social ?

Sommes-nous tous en passe de devenir des « smombies » ? L’écrivain Phil Marso, auteur du premier livre entièrement rédigé en SMS et instigateur des Journées Mondiales sans téléphone portable, s’inquiétait déjà en 2012 : « On est dans une société robotique où on doit faire plein de choses à la fois », affirmait-il auprès de l’AFP. « Une partie de la population pense que si elle n’est pas connectée, elle loupe quelque chose. Et si on loupe quelque chose ou si on ne peut pas réagir tout de suite, on développe des formes d’angoisse ou d’énervement. Les gens n’ont plus de patience ». Bref, un mal moderne comparable à la « nomophobie », contraction de « no mobile phobia », soit le fait de se sentir « très angoissé » à l’idée de perdre son portable ou d’être incapable de passer plus d’une journée sans réseaux sociaux. Ou encore au FOMO, acronyme de « fear of missing out » (peur de manquer), syndrome traduisant la peur de passer à côté du dernier sujet de conversation à la mode ou d’un énième délire collectif sur les réseaux sociaux.

La vertu d’un néologisme comme « smombie » ne serait-elle alors pas de nous faire enfin prendre conscience que nous sommes en train de devenir des protozoaires déshumanisés ? Pour le sociologue Rémy Oudghiri, sollicité par LCI, nous sommes bel et bien pris au piège de cette dépendance (une triste réalité), mais aussi de plus en plus critiques (une raison de se réjouir) : « Dans la vie de tous les jours, nous avons de plus en plus besoin d’Internet et des réseaux sociaux, mais nous prenons aussi de plus en plus conscience de leur impact négatif sur notre propre bien-être, explique-t-il : perte de temps, isolement, relations superficielles, fausses informations, etc. Je pense que nous sommes toujours dans une phase d’apprentissage. Tout l’enjeu est de mettre des limites et, par définition, ces limites ne peuvent qu’être individuelles : chacun décide pour lui-même du seuil à ne pas franchir ».

Le psychologue Samuel Dock déplore, lui, l’impact sur nos comportements du « wilfing », soit le fait de faire défiler des sites Internet ou des flux d’actualité d’un réseau social sans parvenir à s’arrêter… ce qui peut nous inciter à ne pas regarder quand on traverse la rue : « Une partie de notre identité est spoliée par le téléphone parce qu’on lui accorde une partie de notre énergie psychique. De fait, on se confronte à une diminution de notre performance cognitive. La personne qui est rivée à son smartphone se trouve dans un état hypnotique, elle suspend son esprit et se retrouve englobée tant elle y accorde toute son attention. » Et la machine de transformer l’homme en zombie social.

Subsiste une question : peut-on redevenir des urbains civilisés ou est-ce naïvement utopique ? Le psychologue pense, comme le sociologue, qu’il n’est pas trop tard pour se désintoxiquer : « Pour cela, il faut faire preuve d’introspection en s’interrogeant sur l’usage que nous faisons du smartphone. Et garder à l’esprit, toujours, que le smartphone reste une bibliothèque. Il s’agit de prendre les livres dont nous avons besoin à un instant où nous avons en besoin, et de ne pas être dans ce flux constant afin de ne pas perdre le sens des réalités. » A chacun sa responsabilité, donc, pour ne pas paraître aussi livide que dans un mauvais film de zombies.

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