Zazie, portrait de l’intégrale

Zazie,

Quand je pense à tes chansons, à ta musique, les images précèdent les sons, des impressions devancent les souvenirs, les engendrent peut-être. Des sensations de couleurs – comment dire leurs nuances ? – de ces invisibles, invincibles messages que tu traces du bout du doigt juste sous l’épiderme, le frémissement du cœur bien avant la compréhension de l’oreille, une texture, un toucher, une fantomatique étreinte, peut-on les rassembler, peut-on les lier pour qu’ils te ressemblent un peu ? Peut-on véritablement écrire sur toi avec assez de justesse sans que la plume ne se casse, qu’elle ne dérape en tentant de saisir l’insaisissable, de transformer en lettres trop droites le merveilleux jet lag de ton histoire?

Je te vois toi, dans tes clips, une souris verte qui tournoie dans les prés, en bottes de pluie, plus zen que jamais, l’ange blessé qui funambule, les pieds joints sur la ligne d’une route ténébreuse, en femme bafouée polymorphe, diaphane polygame ou amazone guerrière, en jouet fragile, les pieds nus, en égérie polychrome de Bollywood, en presque toi, le visage flouté dans ta cuisine, au matin. Reflets pluriels. Même lorsqu’enfin on semble parvenu à t’apprivoiser, à faire tomber le masque, ton mystère résiste, se libère de l’emprise de nos doigts tandis que tu ériges un nouveau continent, extraies de l’abîme une autre planète. Seul ton sourire demeure immuable, lys sauvage, éclosion délicate de la signature ample, généreuse, clôturant l’énigmatique cryptogramme que tu adresses à l’autre. Un sourire si puissant qu’il résonne encore parmi tes sons. Je l’entends.

Tu concentres toutes ces femmes excavées de ton Ca, tous ces portraits, toutes ces fables racontées dans tes albums, ces fenêtres grandes ouvertes sur les mouvements de l’air. Tu es trajectoire, comète en fusion, perpétuel cheminement vers ton être le plus profond, toujours plus totale dans ce voyage vers ton âme. C’est cette mobilité constante, ton éternelle quête d’impulsions qui rend si facile de se chercher, de grandir avec toi, de suivre ton rythme. Je ne pourrai pas figer le geste, pas le photographier pour diviser l’infinité de ses variations, de ses prémisses jusqu’à son aboutissement, ta paume grande ouverte. Je ne peux que te chercher, maladroitement, à la confluence de l’image et de l’organisme, dans l’écho de nos histoires, de nos affects parallèles, ceux transportés par ta voix, sa tessiture et son éclat, par tes fantastiques expérimentations musicales, ceux qui, sous cette caresse, naissent et croissent, écosystème vital, qui s’attardent en moi longtemps après que le silence se soit accaparé la place du vide.

Je me vois à sept ans, dans une campagne anonyme et muette à des kilomètres de Paris. J’étais là à tes débuts, quand Tout a commencé. Les jours défilent comme les gens passent, mais j’arrive encore à me souvenir malgré tout, très distinctement, de ce que j’ai ressenti au contact de ta voix, lors de ma première écoute de Je tu ils, de cette pureté filant jusqu’à moi, de cette solaire clarté, de ta mélopée entre les refrains de D’Jamba, de tes drôles d’incantations, du tout premier frisson précédant l’envolée, puis la rupture de la conscience, cette suspension dans les temps, une galaxie où je flottais, heureux. J’étais un petit garçon, banal, un peu dans la lune, au mieux turbulent. Je ne comprenais pas toutes les paroles et je n’avais pas la moindre culture musicale ; simplement je m’attachais à ton souffle, à cette tonalité. Je me sentais bien dans cette chaude sphère qu’elle dressait autour de moi. J’avais la vie devant moi. Je ne savais pas encore que je la passerai avec toi.

Tu es revenue trois ans plus tard avec Zen.  Ta voix s’était affutée, plus claire, oui, plus pure encore, une transparence qui englobait le monde. Tu jouais, pétillante, énergique, tu charmais les racines de ta terre. Elles se dressaient, s’enchevêtraient en la charpente primordiale du refuge à venir. Le disque tournait dès que j’étais dans ma chambre et tes comptines lumineuses adoucissaient tout, abolissaient les murs, même lorsqu’elles disaient l’absence, le corrosif manque de l’autre. Ma petite sœur, Salomé, chantonnait Larsen en dessinant, tandis que je griffonnais dans un petit cahier des histoires de fantômes et de vampires. Nous t’écoutions jusqu’à ce que vienne la nuit.

Made in love fut un choc. Ta voix surgissait de l’ombre et du silence, fine et précise ; elle me traversait, me transperçait. Suspendue aux cordes d’une guitare, elle se mêlait aux pulsations électroniques, discrètes ou emportées ; elles ne faisaient plus qu’une, une lame, une larme, une ligne de fracture entre la nuit et le jour, point d’entrée d’un crépuscule bleu et froid, un parking ou une alcôve ; peu importe, j’aurai aimé m’y pelotonner toujours, bercé par la rumeur lointaine des voitures, par tes douces et obscures mélodies électriques. Le goût nocturne m’en est resté, et il ne partira jamais. Tu alertais déjà, sur une humanité dévoyée, parasitaire, contrefaite, plus cyber que superbe, plus délétère que désirante. Tu me paraissais immense dans ton immatérialité, toujours juste sans hausser le ton, pour dénoncer sans crier, pour ne t’immiscer que par la grâce. Autour de moi de nouveaux fantômes, de nouveaux vampires surgissaient ; la vie cognait, me chahutait. Je me retranchais là, dans cette atmosphère brillante et glacée, dans ce rêve d’interstice, cicatriciel. J’attendais que les strates de ténèbres se détachent, dégringolent de là-haut, pour que vue du ciel mon existence redevienne enfin un peu plus belle.

L’aube s’est levée sur la zizanie, un peu grise et humide, gorgée de nuit. Tu tirais délicatement sur la suture du jour et dévoilais un paysage surréaliste, les artères tentaculaires d’une ville abîmée. Je t’imaginais, chantant dans les vestiges d’une inquiétante rue de la paix. Les textes gagnaient en force et je les écoutais avec une grande attention. Aux armes citoyennes, ta triste, ta belle prière pour des femmes exécutées, pour avoir osé aimer, pour rien ; Cheese, l’image qui nous dévore, son néant également ; le fan de sa vie, de la tienne, celui que je suis probablement ; Adam et Yves, et mes amitiés n’étaient plus particulières, j’osais aimer qui je voulais. Tu suivais la consigne de Colette : « Ecrire comme personne avec les mots de tout le monde ». J’étais adolescent, je devais mourir à l’enfance pour devenir un adulte cohérent, un cow-boy ou un indien. Ma famille se battait, se débattait dans l’œil du cyclone, ma tribu asphyxiait peu à peu. Salomé chantait tant qu’elle pouvait. Moi je voulais juste, comme toi, écrire pour retrouver de l’oxygène, donner forme à l’impensable pour le repousser loin d’ici, pour tromper l’ennui et supporter l’éternel attente, écrire pour habiter ma solitude, pour qu’y survive un sens. Je ne sais pas si sans cet album, j’aurais fait des lettres ma vie. On ne regrette vraiment nos choix que le jour où l’on éteint la lumière une dernière fois. Grâce à toi, le jour J, je ne regretterai rien. Tu seras là, à mes côtés.

A l’époque, je n’avais pas pu venir au tour des anges qui passait dans ma ville. Je l’ai découvert sur made in live. Au terme d’un compte à rebours, tu surgissais et t’élançais, fauve, sauvage ombre blanche, puissante, feu follet qui habitait cette nuit mouvante, multicolore, protégée par des éoliennes d’outre-monde. Ton cri pour clamer à la foule que ça fait mal et ça fait rien, ton appel à l’unisson, ton humour, ta proximité, cette transe rock, cette danse bizarre, j’aurais aimé être là. Vivre ça.

Je n’ai pas pu me rattraper lorsque tu aménageais le bataclan, le décorait d’un prodigieux bric-à-brac, de jolies lanternes chinoises pour éclairer ta voie. J’étais loin et c’est une fois de plus sur un écran indifférent que je t’ai vue ouvrir en grand les portes de cet appartement particulier, de ton théâtre de l’intime, plus au contact de ton public que jamais, plus extraterrestre et surtout plus humaine, plus proche que je n’aurais pu l’imaginer. Je n’avais qu’à fermer les yeux lorsque l’écran s’était tût pour que tu te meuves toujours, lumineuse louve, lionne incandescente ; tu souriais, comme une augure, comme une confidente, habitée par tes tranquilles et indéfectibles certitudes. Sous le voile de la cendre, l’éclat de l’or palpitait encore, intact.

J’ai 20 ans lorsque sort Rodéo, belle éclaircie, le bleu gris se fait cyan; fée espiègle, tu bascules l’hiver en un printemps indien, pas que beau mais intense, olfactif, grand, un jardin de prodiges, des papillons, des oiseaux, loin des cages. Que tu chantes la pluie et le beau temps, lorsque tout va bien, la dolce vita ou, lorsque la vie dérape, les lendemains qui déchantent et nos illusions déçues, les contraires s’unissent dans une sérénité nouvelle. A distance, je te sens heureuse, complète, en paix ; tu souris plus que jamais. Ta voix effleure ou retentit, un peu plus cassée parfois. Elle se transmue, sublime ondulation du grave à l’aigu, son spectre chromatique plus étendu, pour peut-être dire plus, pour dire mieux, pour prolonger les émotions qu’expriment ces instruments, trésors fabuleux que tu ramènes de pays lointains. La forme et son fond, la musique et le verbe, la pensée et l’affect se confondent maintenant en un seul langage, le tien. Je me sens plus solide, plus fort, assez pour partir de chez moi et vivre ma vie, emportée elle aussi dans ta surprenante odyssée.

Je te dois tout, Zazie, ma joie, tant d’émois, une singulière liberté, merci d’avoir fracturé ma cage à moi. Merci d’avoir changé les fantômes et les vampires en bateaux de papiers sur lesquels je n’avais plus qu’à souffler. Pour qu’ils s’en aillent.

Je suis venu au Rodéo Tour, à Metz. Je suis d’abord resté figé dans la foule, à côté de Salomé, à te regarder là-haut, suspendue au-dessus du vide, immobile. Puis, tu t’es mise à chanter. Au départ pétrifié, par ce que j’éprouvais, de te voir enfin, en « vrai », j’ai fini par épouser le mouvement de la foule et par danser, par chanter, par envoyer haut les mains. J’écoutais en fermant les yeux ta version sombre d’un point c’est toi et je sentais des larmes salées et chaudes dégringoler sur mes joues ; j’étais invisible mais présent, un peu bête, parmi tous ces gens qui éprouvaient certainement la même chose que moi, chacun avec les autres qui t’aiment sans te connaître, chacun rejouant derrière ses paupières closes ou les yeux grands ouverts l’histoire intime qu’il a construite avec ton œuvre. J’aurais aimé te crier un « merci » mais c’était trop pour moi, tu dansais dans tous les sens tandis que je tenais à peine sur mes jambes. J’ai écouté le concert. Et puis, je suis parti.

Je suis un homme, enfin, lorsque tu dresses ton totem, monument naturel de granit et de lichen, espace vaporeux et intouchable où se déploie ta voix, océan gelé, toundra balayée par le vent, ballet végétal. J’aime toutes tes déclinaisons, la férocité ou la mélancolie, les espoirs et les promesses, celles que l’on dit, celles que l’on vit seulement, tes chuchotement et tes cris, rauques ou transparents, animaux, divins ; il est possible d’aimer, possible même de sauver le monde, je te crois, je te suis, qu’il s’agisse d’une chanson d’amour, d’une chanson d’ami, d’un slow ou de l’électro libre, tellement libre. Le cœur de ma mère ralentit, Salomé tombe malade et rejoint les poupées zarbies ; elle ne chante plus beaucoup ; un ami bien trop tôt s’en va ; je n’en peux plus d’être à ma place, alors j’apprends la psychologie ; et j’écris, j’écris à n’en plus finir, je ne fais plus que ça, ta voix dans les oreilles ; j’envoie valser tout le reste, j’embrasse tes paysages, les vallées et les falaises, je m’envole à mon tour, ton sourire plein les yeux, ta main dans la mienne. Tu me tiens. Tu me retiens.

Sept apparaît trois ans plus tard ; tu nous accueilles dans une demeure où chacun mène comme il veut cette valse à 7 temps. Sept cœurs qui battent d’un même mouvement, pulsent d’un même sang, ton ineffable sincérité. Chacun peut piocher les parcelles de toi qui lui conviennent, se reposer dans le salon, cuisiner avec toi d’explosives chansons ou explorer tes angoisses les plus souterraines. Je savoure le lundi, admire le jeudi, tout ce que tu composes et décomposes, m’apaise enfin le dimanche. Je parcours cet immense territoire, je construis mon sanctuaire avec ces branches et ces plumes, ces coupants morceaux de métal et ces brillants morceaux de verre, mon nid à Paris.

J’ai écrit sur cyclo, écrit sur toi pour la première fois, sur ce feu sombre, cette fumée sortie de toi, ton retour à l’intime. J’ai appris que tu l’avais lu, j’ai vu ton petit mot et je n’en revenais pas.

Je t’ai retrouvée lors du cyclo tour. J’étais heureux d’avoir survécu, de m’être battu, d’être là, devant toi, vivant. Mais tu sais déjà tout ça. Je te l’ai dit, c’est d’amour qu’il s’agit.

Les sinuosités bleutées et la grisante mélopée de Discold ont annoncé Encore heureux, ton nouveau conte sucré-salé. Tes mots, ta voix, le son, leur indestructible alliage, autant de rais de lumière indomptables, d’étoiles musicales qui cette fois perçaient, filaient à travers l’opaque surface de Cyclo, illuminaient les ténèbres de ces fosses sous-marines, éclairaient à leur contact les obscures nuits blanches et les chagrins sublimes, dispersaient les typhons et les maelströms de ce temps plus vieux en des millions de gouttes argentées, des chansons étincelles, des lueurs qui s’écoutent : l’ascension fulgurante de Pise, la respiration électronique d’I love you all, la jolie ritournelle d’Adieu Tristesse. Après avoir plongé aux confins de toi-même, dans les abysses de l’identité, tu jouais à nouveau, perchée sur les cimes de notre humanité, tu créais, tissais méticuleusement une nouvelle constellation, reliais point par point des astres, crayonnais l’autre, son visage au firmament. Dans un pays encore meurtri, blessé, sans plus de mots pour désigner le pire, sans assez d’amour pour confondre la haine, guerrière du déluge tu exhortais, à essayer, à tenir bon, de l’aube à l’heure dorée, dans le territoire de toutes les déclinaisons du jour, tu priais de laisser l’effroi à la nuit, loin de nous, par-delà les murailles du sommeil, d’essayer d’aimer. Toutes les plaies ne seront pas guéries. Toutes les cicatrices ne cesseront pas de faire mal. Cependant, si nous ne retrouvons pas cette langue commune, cet unique lien qui nous unit à ce semblable, à notre différent, de notre espèce, de ses démons comme de ses merveilles, un jour, il ne restera rien. Dans la plume, tellement de doutes subsistent, n’est-ce pas lui que nous couchons, que nous étalons sur le papier pour qu’il s’étiole, pour qu’il se fasse plus supportable ? Je poursuis mon chemin, – ou bien est-ce l’inverse ?- ma famille, ma mère et Salomé, me paraissent toujours plus éloignées à mesure que les mots et l’existence étrange que j’y ai enchevêtrée gagnent en importance, que je m’y retrouve comme je m’y perd ; j’avance seul et bien sûr rien n’est jamais doux ou seulement facile. Mais lorsque tout fait défaut, lorsque je me blesse avec tout, lorsque celui qui m’aime me fuit, lorsque gronde le vide, lorsque tonnent les cataractes de la mélancolie, il me reste tes berceuses à mon oreille murmurées, ta musique pour m’échapper d’ici, peut-être de moi-même, toutes les éclaircies dont tu es capable, toutes tes aurores, tous ces soleils d’or au-dessus de ma tête, oui, je garde ta main serrée dans la mienne.

Si j’étais moi, j’oserais conclure ce texte, le ponctuer de son point final, mais je n’y parviens pas, excuse-moi. Peut-être suis-je resté l’enfant qui t’écoutais sur une petite chaîne stéréo, au milieu de nulle part, peut-être que je n’arrive pas encore à te lâcher la main. Je pensais parvenir à te trouver, à cerner le cœur, mais je ne sens que le mien, battre et faire un peu trembler mes doigts ; le papier crisse un peu. Que restera-t-il de ton voyage? De qui se souviendra-t-on en pensant à toi ? A la lionne sur la scène. L’enfant avec son petit sac à dos dans la forêt des Korowais. Une Mademoiselle.  Une grande dame. Une fée. Un papillon. Une comète en fusion. Tout cela. Plus que cela. Des mots et leurs reflets vocaux, des couleurs et des sensations. Autant de peine que de toi. Autant de joies. Chacun garde ton cœur dans le sien. Chacun protège quelques cellules de toi. Tu ne disparaitras pas.

Si, un jour, j’ai la chance de mourir, vieux et rassasié d’existence, aimé d’amour, lesté d’écrits, si allongé dans un lit blanc, il me faut clore la Bande Originale de ma vie, je n’aurai pas dans l’oreille, tendre acouphène, les mots consolants de mes parents ; je n’aurai pas ce qui aura manqué, mes rages adoucies ou mes poésies domestiquées. Non, je t’aurai toi, ton sourire et ta voix ; ce qu’elle a toujours été pour moi, une grâce contre la peur, ce fil d’or jaillissant des ténèbres après le silence : « Moi je roule, et je file, dans une auto sans mobile… » 

  

Samuel Dock, Paris, le 30 octobre 2015

L’intégrale des enregistrements est disponible  ici ou ici

 

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