GaRoupe « La solution est en l’homme »

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Après « Le nouveau choc des générations », Marie-France Castarède et Samuel Dock reprennent leur conversation. La première prenait pour pierre angulaire le livre de Margaret Mead « Le fossé des générations » paru en 1971, celle-ci part de « Malaise dans la civilisation » de Sigmund Freund paru en 1930.

Cette nouvelle discussion étend et étoffe la première qui se limitait (et c’était déjà dense) dans son champ de réflexions à une génération quand le propos ici se veut plus global et a trait à la civilisation actuelle. La génération évoquée dans le premier opus s’inscrit forcément dans une civilisation ou une société qui est, finalement assez logiquement, à son image : en crise. La nouvelle génération, en proie à une crise identitaire (en dehors de toute considération nationale, hein !), a laissé Narcisse prendre les commandes : à des individus individualistes répond une société individuelle, marquée par la même recherche de la satisfaction immédiate au détriment d’une vision à plus long terme.

Marie-France Castarède et Samuel Dock inscrivent ce nouveau malaise à travers cinq réflexions ou thèmes principaux : religion/politique, environnement, spiritualité, technologie et art.

Le premier constat qu’ils font est celui d’une société qui vit sans religion et donc dans ligne directrice. La religion ne s’occupe plus des questions de société, soit, mais la sphère politique, qui historiquement a pris le relais de la religion, a semble-t-il également baissé les bras sur ces questions. La société s’efface alors face à l’individu. Cet individu même qui n’a plus les repères nécessaires à la vie en collectivité ni au développement de cette collectivité.

De nihilisme en orgueil, l’individu héros du passé est devenu un héros négatif à la perception assombrie de la société dans laquelle il se débat. Ce qui a pour conséquence d’engendrer une agressivité néfaste.

La violence est innée à l’individu, et donc à la société, elle tient du réflexe, elle est globale et générale… mais l’agressivité engendrée par l’individualisme exacerbé est elle une extension de la violence qui devient alors dirigée vers une personne, un objet, une communauté. Elle se pare d’un but, d’une volonté.

Pour avoir oublié de vivre avec les autres, définition même de la civilisation, l’être humain est donc passé à un hédonisme de survie où l’épuisement du désir lui interdit de s’inscrire dans un projet d’avenir, limité qu’il reste par l’immédiateté de ses désirs et surtout le fait d’assouvir tous ses désirs.

L’être humain se construit aussi et avant tout dans le manque… l’être humain moderne se construit dorénavant à travers le « manque du manque », cette complétude de ses désirs et de façon immédiate étant antinomique avec le concept même de civilisation qui s’inscrit dans la durée.

La perte du langage, ou sa dégradation, déjà soulignée dans le « Nouveau choc des générations », empêche l’être humain de construire, penser, conceptualiser et transmettre un projet de civilisation, de vivre ensemble. C’est cette perte de repère linguistique qui induit l’individualisme, l’absence d’échange et le recourt à la violence. Cette violence prend différentes formes et peut être dirigée autant vers d’autres civilisations, d’autres communautés que vers la planète elle-même.

Le rapport à l’écologie est ainsi symptomatique de notre rapport à l’autre. On oscille entre espoir et défaitisme et morbidité. Marie-France Castarède reconnait à sa génération de n’avoir pensé qu’à elle-même. Sortant d’une guerre mondiale dévastatrice, la reconstruction était le mot d’ordre quand celui de la génération suivante a été la conservation et que celui de la génération actuelle est devenu le sacrifice au nom des générations futures. On est passé d’une situation où l’être humain a abusé de la planète à une situation où il doit rendre des comptes : la posture du « après moi le déluge » ne tient plus. On retrouve ici un négativisme propre à la société hypermoderne.

Ce pessimisme ne se contente pas de se propager au niveau des questions environnementales, fondamentales à la survie d’une civilisation, il touche aussi la sphère spirituelle. L’être humain peut-il s’inscrire dans un avenir ou uniquement dans un au-delà ? L’enjeu de la modernité à venir (je préciserai cette modernité à la fin du billet) est bien de donner un sens à l’individu et à la société et plus loin encore à l’individu dans la société.

Lipovetsky a ainsi résumé ces crises spirituelles liées intrinsèquement à la perte du langage : « L’engouement a remplacé la foi, la frivolité du sens l’intransigeance du discours systématique, la décontraction le jusqu’au-boutisme ».

Cette défaite du langage prend toute son ampleur dans la victoire de l’image qui l’a supplanté autant dans la spiritualité que dans notre rapport à la technologie. Samuel Dock avance qu’« on a foi en l’objet, on prie ses signes, on les aspire, on les fait siens, pourvu qu’ils modifient une partie de nous, qu’ils nous permettent de nous élever. Et l’esprit dans tout cela ? La liturgie de l’objet menace-t-elle la culturalité ? Est-ce ce qu’il nous reste du sacré ? ». L’objet, ou l’image, en lui-même est plus important que ce qu’il dit, ou que ce qu’elle montre, que ce qu’ils symbolisent. Guy Debord précise à propos de l’individu face à l’image : « Plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. Aujourd’hui, il s’y abandonne volontiers, corps et âme ». Ainsi, l’image et la technologie se sont-ils accoquinés pour mieux pervertir l’âme de l’être humain qui ne se reconnait qu’à travers l’abus d’image et de technologie, peut importe son usage.

L’art devient alors peut-être le dernier enjeu pour la civilisation : à travers le lien qui’il crée entre les Narcisses hypermodernes et l’Autre, l’art devra s’inscrire comme pilier de la future civilisation, de la future modernité. Et pourtant, l’art n’est pas exempt de tous reproches : le culte de la beauté arrimée à la provocation d’émotions inscrit l’art dans la recherche d’un processus commercial auquel échappait l’art des civilisations précédentes. L’art peut toutefois être ce pont entre les pulsions de vie et les pulsions de mort de l’être humain et constituer le socle d’une civilisation tournée vers l’éducation et la reconquête du langage.

La recherche des émotions à tout prix est constitutive de la société hypermoderne qui a remplacé un être humain qui se restreint et se construit à travers le choix du manque par un être humain jouisseur qui veut tout, tout de suite et subit le manque du manque. L’être humain doit réapprendre à renoncer à ses désirs et ses pulsions.

Les civilisations sont passées petit à petit de la modernité à la post-modernité puis à l’hyper-modernité. Il me semble alors qu’il reste une « néo-modernité » à inventer. Quelle forme doit-elle prendre ? Quelle direction doit-elle suivre ? Marie-France Castarède et Samuel Dock n’y répondent pas ouvertement mais proposent au lecteur les clefs de réflexion propres à ce vaste sujet. Pour ce faire, ils convoquent une masse impressionnante de penseurs, psychanalystes, philosophes dont on peut tirer une quintessence de nature à nous aiguiller vers une nouvelle civilisation.

Des échanges entre Marie-France-Castarède et Samuel Dock peut venir la lumière au bout du tunnel : à nous de saisir les outils dont ils nous rappellent l’existence.

Dans ce second opus des échanges entre Marie-France Castarède et Samuel Dock, alors que dans le premier se dessinait un profond respect de Samuel Dock pour son aînée, Samuel Dock prend plus d’espace, plus d’ampleur, plus d’assurance et bouscule parfois son ancienne professeure pour faire entendre la voie d’une génération encore sous le choc.

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Interview et portrait, par Paulo Queiroz

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« Je suis un être perpétuellement en colère ».  

Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un célèbre café de Saint-Germain-des-Prés. Il est 11 heures du matin en ce lundi d’un mois de mars au ciel nuageux, quelques touristes au premier étage encore calme avant le rush du déjeuner.Samuel Dock (4)

Cette fois-ci, contrairement à la fois précédente, il n’a pas oublié de venir et me fait remarquer le sourire aux lèvres, qu’il est à l’heure. Visiblement stressé, il consulte son portable.

« Demain je fais une conférence à la Mairie du XVIIIe et mes ouvrages n’ont pas encore été livrés, j’appelle à droite et à gauche dans l’espoir de trouver une solution ». Il s’en excuse, dit avoir hésité un moment à annuler notre rendez-vous tellement cela le préoccupe, mais finalement se dit content d’être là et commande un thé.

Lui, c’est Samuel Dock, écrivain et psychologue clinicien, né à Besançon, auteur de L’Apocalypse de Jonathan, premier roman publié aux Editions Le Manuscrit en 2012, encensé par la critique et très bien accueilli par le public. Jonathan, dit-il, est une personne qui ne parvient pas à trouver sa place dans notre monde et qui a eu besoin de s’inventer un monde pour pouvoir survivre à notre société, à notre civilisation.

Pourquoi un jeune écrivain, s’intéresse-t-il à l’apocalypse ? D’où lui vient cette vision si pessimiste de la vie, cette colère, ce désespoir ? L’apocalypse, dit-il, c’est élimination des potentialités, c’est la fin de tout au-delà d’une mort commune. Plus d’espoir, plus d’héritage, le néant absolu, plus aucune trace de notre passage. Livre générationnel dans lequel l’auteur veut parler de la « borderlinisation » de la société. « Nous sommes de plus en plus intolérants au manque et sommes en permanence à « fétichiser » les objets. Jonathan, le personnage, n’arrive pas à trouver sa place dans ce monde ».

En 2014, Samuel Dock part à la rencontre d’écrivains d’horizons différents pour leur demander des nouvelles du couple. Que reste-t-il du couple dans un monde de plus en plus individualiste et hédoniste ? Plus d’une dizaine d’auteurs prêtent leur plume et donnent leur vision de l’amour sous toutes ses formes : narcissique, destructeur, complice et tant d’autres. Y a-t-il encore un sens à cette entité ? L’ouvrage est publié aux éditions France-Empire.

A chacune de nos rencontres, Samuel Dock ne cesse d’affirmer son amour et admiration pour la linguiste, psychanalyste, sémiologue et romancière Julia Kristeva, née en Bulgarie et découvrant le Paris de la Rive Gauche des années 70, aujourd’hui reconnue dans le monde parmi les intellectuelles les plus importantes de notre époque. De cette rencontre va naître Je me voyage, des Mémoires sous forme d’entretiens, publié en 2016 chez Fayard. L’idée de départ était de coucher sur le divan l’immense intellectuelle, en partant de sa naissance en Bulgarie à nos jours.

Un extrait du livre nous donne la mesure de cette ferveur que le jeune auteur a pour la brillante psychanalyste et écrivain :

« Je n’oublierai jamais notre rencontre. Visage aux pommettes hautes, regard pénétrant, large sourire. Elégante, maîtresse d’elle-même mais détendue, j’aime la force qui émane de sa présence. Elle m’accueille chez elle, mon magnétophone, mes questions. Nous buvons un thé de Chine dans cet appartement calme et lumineux. Elle se souvient, je la relance. Le livre se fait à deux. Elle m’impressionne, elle s’en amuse, je ramène la théoricienne à son vécu, aux émotions, elle joue le jeu, ou pas, nous poursuivons. Son humour me plaît, nous rions, et ce partage allège l’imperceptible mélancolie de l’exercice autobiographique. »

Lors d’une soirée dédicace pour son roman dans une maison ayant appartenue au couturier Christian Dior, Samuel Dock invite Marie-France Castarède, celle qui fut sa professeure en psychopathologie à la Faculté.

De manière tout à fait inattendue et imprévisible, de fil en aiguille, entre quelques bons souvenirs échangés, un projet d’un livre en commun émerge de manière surprenante, spontanée et et intuitive. Ce sera Le Nouveau Choc des Générations aux Editions Plon, inspiré du livre célèbre Le Fossé des Générations de l’anthropologue américaine Margaret Mead (1901-1978).

C’est un échange vif, brillant et passionnant et aussi une réflexion conjointe. Ils abordent de manière subtile différents sujets allant du corps dans ses multiples aspects, l’individu et son image, le culte du paraître, l’omniprésence du virtuel, le tatouage, le gothique, le corps et la religion, le corps sur mesure, la pornographie, en passant par les images qui envahissent notre monde moderne, les jeux vidéo, facebook, le rapport à l’intime, le rapport à l’autre, pour finir sur les nouvelles configurations du couple et de la famille et la place de l’enfant.

Quelles sont, se demandent-ils les grandes différences aujourd’hui entre les générations ? Y a-t-il véritablement un choc générationnel, une fracture entre les âges ? Malgré leurs nombreuses divergences, les auteurs nous invitent à un très beau voyage entre deux époques, deux regards remplis d’intelligence, de complicité et de bienveillance et nous démontrent qu’il est encore possible de communiquer. Vision « traditionaliste » versus une vision plus moderne de la société ? On passe d’une époque patriarcale à un monde contemporain plus narcissique et individualiste où le rapport à l’autre, au savoir et à l’objet est profondément modifié.

Leur entente est tellement parfaite et sincère, qu’ils récidivent quelques années plus tard et nous offrent un nouvel ouvrage à deux voix Le Nouveau Malaise dans la Civilisation, toujours aux Editions Plon.

Cette fois-ci il s’agit non plus de s’intéresser à l’individu mais à la crise, au marasme et au malaise que traverse nos sociétés contemporaines. Le point de départ fut cette terrible vague d’attentats terroristes qui a submergé le Vieux Continent et bien entendu un hommage à Freud, le père de la psychanalyse auteur du Malaise dans la Civilisation, ouvrage écrit durant l’été 1929 et publié une année plus tard.

Freud affirmant que la culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel et que la civilisation a toujours été animée par un combat entre Eros et Thanatos, pulsion de vie et celle de mort. Aujourd’hui cette pulsion de mort est présente sous différentes formes : la radicalisation, l’hyper consumérisme, la violence, la crise écologique, la vacuité spirituelle, crise de sens.

Grâce à sa sensibilité et à son génial talent, Samuel Dock a été invité par la chanteuse Zazie à écrire le portrait de l’artiste à l’occasion de la parution de l’intégrale de ses albums. En voici un bel extrait :

« Si, un jour, j’ai la chance de mourir, vieux et rassasié d’existence, aimé d’amour, lesté d’écrits, si allongé dans un lit blanc, il me faut clore la Bande Originale de ma vie, je n’aurai pas dans l’oreille, tendre acouphène, les mots consolants de mes parents ; je n’aurai pas ce qui aura manqué, mes rages adoucies ou mes poésies domestiquées. Non, je t’aurai toi, ton sourire et ta voix ; ce qu’elle a toujours été pour moi, une grâce contre la peur, ce fil d’or jaillissant des ténèbres après le silence : « Moi je roule, et je file, dans une auto sans mobile … « 

Notre écrivain, poète et psychologue a bien voulu répondre à notre questionnaire, nous en sommes très touchés et lui remercions du fond du coeur et attendons avec impatience d’autres beaux livres.

Votre état d’esprit actuel .
Anxieux. Je suis d’une nature anxieuse, c’est le prix à payer pour ma grande sensibilité.

Dans le bar d’un palace parisien, qu’est-ce que je peux vous offrir à boire ?
Un Maï Thaï .

Quelle musique pour compléter l’ambiance ?
Un album de The XX ou Efterklang .

Comment l’écriture est-elle entrée dans votre vie ?
Quand ma détresse a débordé mon corps à l’âge de 10 ans. L’élément déclencheur fut l’écriture de Dostoïevski, Crimes et Châtiments.

Votre plus grande joie artistique.
Chaque lecture de Dostoïevski a été un total bouleversement de mon existence. Les films de Donnie Darko et The Hours m’ont durablement marqué et bien sûr tous les albums de Zazie et son travail avec lequel je suis durablement lié.

Votre auteur ou écrivain préféré.
Dostoïevski parmi les écrivains déjà morts et Serge Brussolo chez les vivants.

Qu’évoque pour vous le mot « fantaisie » ?
J’aurais tendance à vouloir répondre théoriquement, je dirais une inquiétante étrangeté.

Votre madeleine de Proust.
En général je cherche à mettre de la distance avec mon passé mais sinon, un chocolat chaud et une BD par un mercredi pluvieux.

Votre principal défaut.
La colère. Je suis un être perpétuellement en colère sauf à des moments où je dois écouter la souffrance de l’autre.

Que vous manque-t-il pour pimenter votre vie ?
La sérénité. Pouvoir cohabiter avec moi-même.

Le meilleur moment de la journée.
Le matin, c’est là où j’écris le mieux … J’aime la fraîcheur du matin, j’aime la promesse du matin.

La chose qui vous déprime.
La répétition de mes erreurs. Saint Augustin disait que l’erreur est humaine, l’entêtement dans son erreur est diabolique. Mon intuition me déprime, j’aurais aimé être surpris.

La question que vous auriez aimé que je vous pose ?
« Quels sont vos prochains livres ? »

Critique d’Olivier Rachet

Peur du manque

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Marie-France Castarède, psychanalyste et Samuel Dock, psychologue clinicien, poursuivent un dialogue débuté avec le Nouveau Choc des générations, en 2015. Les attentats terroristes sont passés par là et l’état de sidération a laissé la place à un constat beaucoup plus amer : c’est à un nouveau malaise dans la civilisation que nous sommes aujourd’hui confrontés. Le titre fait référence à l’ouvrage publié par Freud, en 1930, par lequel il s’interrogeait sur les capacités de l’homme à anéantir l’espèce humaine. Loin de toute tonalité prophétique ou visionnaire, ces nouveaux entretiens tentent d’éclairer un diagnostic partagé par les deux auteurs : une nouvelle crise civilisationnelle est à l’œuvre qui menace les assises et les fondements de la planète, des institutions patiemment élaborées dans le chaos et les guerres perpétuelles mais surtout du psychisme humain. Marie-France Castarède répertorie ainsi, à la suite des trois blessures narcissiques ayant fait chuter l’homme du piédestal sur lequel il avait érigé son appétit de domination – blessure copernicienne infligée à celui qui se pensait au centre de l’univers, blessure darwinienne à celui qui se croyait au centre de la création, blessure freudienne enfin pour celui qui découvre qu’il « n’est plus maître dans sa propre maison puisque son inconscient le domine » – une quatrième blessure numérique où l’homme découvre qu’il n’est que « le neurone d’un cerveau géant à l’échelle de la planète ! »

Samuel Dock lui emboîte le pas et, prolongeant les réflexions menées par le philosophe Gilles Lipovetsky, esquisse le portrait de cet individu post ou hypermoderne, prisonnier narcissique de sa propre image répercutée ad nauseam par les réseaux sociaux sur lesquels il tisse la toile de son vide intérieur. La révolution numérique s’accompagne d’une révolution anthropologique voulant en finir avec la finitude et affrontant l’angoisse même de castration. La pensée de l’écrivain fait mouche lorsqu’il diagnostique une « mise à mort de l’Idéal du Moi, au profit du Moi idéal » où le symbolique s’estompe de ne plus s’articuler au réel et à l’imaginaire. « Nous manquons d’abord du manque » martèle Samuel Dock, prenant appui sur la pensée de Lacan relative au sentiment d’angoisse : « Pour qu’un sujet puisse être désirant, il faut qu’un objet cause de son désir puisse lui manquer. » (Le Séminaire. Livre X). Or, la saturation de l’information, des messages ininterrompus ; la mise à disposition de tous les stocks d’étude et de connaissances accumulés pendant des siècles : tout ce fonds disponible dont s’émerveillent des penseurs d’une Renaissance à venir dont on ne voit pas toujours poindre l’aurore (Edgar Morin et Michel Serres sont à plusieurs reprises convoqués, non sans raison) s’accompagne aussi d’une crise de ce que Samuel Dock définit comme une « pulsion épistémophilique » allant en se raréfiant : « Qu’importe la raison pourvu que nous ayons l’interaction ! » ironise-t-il.

Si les deux interlocuteurs s’opposent, parfois avec virulence, sur leur conception de la famille ou d’un fantasme d’apocalypse que Marie-France Castarède récuse, allant jusqu’à parler à l’encontre du psychologue d’un « choc conceptuel » et « émotionnel », ils se retrouvent sur un constat partagé d’une omnipuissance de la pulsion de mort dont Samuel Dock considère, dans la lignée des postfreudiens, qu’elle peut se greffer au Surmoi ou se tapir dans certains discours écologistes fantasmant un « retour à l’indifférenciation organique ». « L’homme n’est plus seulement un loup pour l’homme, explique-t-il, il l’est pour toute forme de vie ». Le lecteur perçoit bien ce qui sépare la psychanalyste du clinicien : là où Marie-France Castarède, née pendant la seconde guerre mondiale, valorise encore les figures de l’autorité et une approche spiritualiste de l’art ; Samuel Dock qui n’a pas de mots assez durs pour fustiger l’impéritie de la génération des Trente Glorieuses ayant vécu, selon lui, dans une opulence irresponsable, marque tout son intérêt pour la dématérialisation en cours des biens culturels pouvant devenir, loin d’une simple fétichisation marchande, les signes réconciliant les hommes post-modernes avec ce qu’on avait coutume d’appeler l’âme. Que ce livre d’entretiens se termine sur l’évocation de la musique – l’écoute religieuse du concert ayant été supplantée par l’audition muselée d’aujourd’hui – est peut-être le signe que Narcisse médite aussi, au-delà de son reflet, sur l’élévation de son être.

  • Marie-France Castarède et Samuel Dock, Le nouveau malaise dans la civilisation, éditions Plon.

Olivier Rachet

 

Nouvelles du couple, par Sophie Adriansen

« Aime-t-on encore l’autre pour ce qu’il est, pour son mystère et sa singularité, pour ce qui nous échappe ? Aimons-nous l’autre ou aimons-nous l’amour ? Aimons-nous l’autre ou aimons-nous l’aimer ? A quel instant finit-il par se confondre avec nous-même ? Quand devient-il la prothèse, la béquille identitaire sans laquelle Narcisse s’avère incapable de marcher ? » (page 9)

Ainsi s’interroge Samuel Dock, psychologue clinicien, dans le prologue de cet ouvrage qu’il a dirigé. A treize écrivains, il a demandé de lui/nous donner des « nouvelles du couple ». Lui-même signe un texte, La coupure, fiction sur l’amour-fusion, l’amour-possession, l’amour-absorption. « Je nous voulais, tous deux, et personne d’autre. » (page 15)

Dans ce recueil très hétérogène, visions du couple, réflexions sur l’état amoureux, histoires singulières se suivent et ne se ressemblent pas.

Avec Les romantiques, Hafid Aggoune livre le récit d’une rencontre dont la banalité fait la beauté. Le mystère, le hasard, l’inexplicabilité qui rapproche deux êtres qui ne se quitteront plus, voilà le miracle.

« Ils s’aimaient avant de s’aimer. Ils allaient l’un vers l’autre tout au long de leurs vies séparées, elle et lui, deux satellites en orbite autour d’une idée simple et belle, la leur, celle de deux vigies scrutant les ciels rouges du matin et rouges du soir, jouissant entre les deux de cette brève existence et des quelques délices que la vie offre aux vivants entre deux fins du monde. » (page 45)

Hafid Aggoune dépeint la rencontre de deux individus qui se complètent sans qu’aucun n’empiète sur l’identité de l’autre. « Elle aime cette singularité chez lui, rien d’étouffant et rien de l’ennui, la bonne distance. » Il dit aussi ce qu’il faut avoir compris et admis de soi pour pouvoir aimer l’autre librement, et donner. « On ne devient adulte qu’une fois nos peurs et nos souffrances d’avant mortes, toutes nos peurs et toutes nos souffrances mortes, acceptées. »

Frank Bertrand offre une nouvelle délicieuse, presque une pièce, du théâtre de boulevard autour du désir et de la peur de perdre l’autre qui laisse la place à tous les fantasmes. Dis-moi que je rêve est un bonheur de lecture incarné par deux personnages inoubliables, Gilles et Stella, fascinante créature de Taormina.

D’autres textes – moins réussis – tendent à l’érotisme, incontournable question lorsqu’est abordé le sujet du couple, en inventant fantasmes, mises en scène, bulles d’interdits…

Mais c’est sinon l’inégalité, du moins la diversité de ce recueil qui fait aussi son charme. Et l’ensemble nous pousse à prendre, nous aussi, des nouvelles de notre (nos) couple(s).

Sous la direction de Samuel Dock, Editions France-Empire, mars 2014, 142 pages, 15 euros

 

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Le nouveau choc des générations, note de lecture de Georges Leroy

La première partie du livre se concentre sur le thème du corps et notamment le rapport du bébé d’abord au corps de sa mère puis à son propre corps. C’est à ce sujet très étonnant de voir théorisé ainsi sur le papier des choses qu’on fait (ou qu’on ne fait pas), en tant que parents, de façon totalement instinctive, sans d’ailleurs y être préparé d’une quelconque manière.

Le rapport à l’image est essentiel et ce quelle que soit la génération concernée. Ce rapport a largement évolué dans la mesure où l’image permettait aux générations précédentes de rêver en les oralisant et que la génération actuelle a perdu cette faculté de transcrire les images par le langage. La surabondance des images provoque un affaiblissement de la psyché des individus.

Le rapport au temps est une notion fondamentale qui fait défaut à la génération actuelle. Le culte de l’instantanéité, qui se manifeste entre autres mais pas exclusivement à travers le caractère éphémère des réseaux sociaux ou le traitement de l’image survitaminée et suraccélérée dans les productions cinématographiques modernes qui ne laisse plus le temps de saisir ni l’intrigue ni ses implications, a provoqué la perte des repères temporels : seul le présent existe encore, le passé n’existe déjà plus et le futur existe déjà. C’est un référentiel de plus qui s’estompe.

L’ordre symbolique est ce qui nous permet de dépasser une perte. En l’absence d’ordre symbolique, la perte ne peut plus être objectivée et devient une menace. Cela se répercute jusque dans la plus symbolique et symptomatique des pertes : la mort. Si on se révèle inadapté à gérer et à appréhender le présent et sa propre vie, on ne saura pas mieux gérer son rapport au futur et à sa propre mort (ou à celle d’autrui) : faire son deuil devient impossible, dans la mort comme d’ailleurs dans la rupture amoureuse (et Éros et Thanatos se rejoignent une fois de plus).

Parmi les interrogations qui demeurent reste celle de la définition de la génération. Les auteurs n’en livrent pas vraiment une. Chaque problématique appelle à une discussion, à un débat pour une fois constructif. Le duo est efficace et ne perd pas de vue l’objectif. Les analyses complètes sont très accessibles, les auteurs savent se faire pédagogues.

Georges Leroy.

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Le génie des générations »

9782259227704Il nous a comme un goût de futurologie ce Nouveau choc des générations qui nous fait penser au Choc du futur d’Alvin Toffler : il vous connote l’idée d’une béance, d’une rupture irrémédiables inscrites dans l’Histoire entre deux types de personnes que tout – us, coutumes, valeurs et perspectives – devrait opposer sans qu’il faille pour autant s’interroger sur les coûts et bénéfices de cette césure fatale que nous devrions accepter à l’égal d’un événement inscrit sur le grand rouleau dont nous parlait Diderot. La possibilité même d’un quelconque dialogue paraît à première vue incongrue entre ces deux mondes dont celui qui se dit « nouveau » argue précisément de sa nouveauté pour alléguer quoiqu’il en dise de sa supériorité. Ainsi devrions-nous ici en bonne logique plus anticiper deux monologues (dont seul l’impératif d’un bon ordonnancement de l’échange et la bonne éducation auraient permis qu’ils ne se chevauchent point mais se succèdent) qu’un dialogue en vérité(s). Et pourtant, tout,- à l’écoute (car, n’est-ce pas ? lire, c’est entendre quelqu’un) de ce qui in fine s’appréhende comme une discussion en toute sympathie (où la com[passion]préhension l’emporte sur la dissension) -, dément nos préventions. De Marie-France Castarède à Samuel Dock, chacun est censé représenter sa génération. Mais, ne postulent-ils pas la possibilité d’une entente qui, comme dirait ma lettrée concierge qui ne craint pas les redondances, s’avère en l’espèce effective, laquelle tendrait en conséquence à infirmer le bien-fondé du titre du livre ? Mieux, même : l’analyse de l’ensemble de la matière échangée (autrement dit, tout bonnement ce qui est dit ici) permet de devoir admettre que celui et celle qui ne sont ainsi pas même des protagonistes, que Marie-France Castarède, psychologue, psychanalyste, professeur émérite des Universités, avant tout analyste et activiste de la voix… puisque l’auteur parle du chœur (et pas seulement celui de Saint Honoré d’Eylau) et son co-équipier, Samuel Dock, lui aussi écrivain et jeune psychologue clinicien, ne savent pas qu’ils se comprennent.

Et pour cause(s) … tous types aristotéliciens confondus :

la question de la succession des générations ne peut en bonne intelligence se concevoir selon une conception linéaire, ascensionnelle, progressiste de l’Histoire et du temps et ne peut se limiter à la macro et à la micro-sociologie. (Elle peut toutefois en présupposer une théorie particulière.) Elle implique :

1/d’en revenir à la question de la génération et de ses modalités (ce qui, comme dirait ma concierge, nous fait toucher du doigt la question de la sexualité : chaque génération a-t-elle des manières qui lui sont plus propres de ‘‘faire des enfants’’ ? Curieusement (et moralement) oui.),
2/ de s’apercevoir qu’il y a un comique des relations inter-générationnelles que la sociologie, la psychologie et la lexicologie permettent entre autres d’approcher mais qu’il y a surtout
3/ un tragique, grec mais avant tout chrétien, dans lesdites relations s’il l’on s’aperçoit que ce qui est au premier chef généré n’est autre que ce fameux péché originel;
4/ qu’à l’étymologie, à la sociologie, à la psy-sexologie des épidermes et des profondeurs (comme on ne dit plus) des individus et des masses, on s’adjoigne donc la théologie (biblique et dogmatique) ;
5/ l’étude de la compréhension/communication des générations entre elles conduit à celle des interférences propres aux NTIC[1] c’est-à-dire principalement de l’esprit (mind et non pas spirit) qu’elles véhiculent et qui est possiblement l’une des causes du hiatus, du malentendu pouvant exister entre deux générations ;
6/ la psychanalyse invitera à son banquet (qui ne peut être que celui de Platon) la psychogénéalogie pour montrer (voire démontrer si la clinique aussi l’observe) que si une génération g advient en concomitance avec le début d’un nouveau cycle – une nouvelle ère, une nouvelle ève – il n’y a plus d’une génération à l’autre réplication des névroses (ce qui ne signifie pas pour autant : fin des malheurs, fin des douleurs).
Ainsi nous comprenons-nous les uns les autres (parce qu’il y a génération et rétroaction des générations) et pouvons-nous comprendre qu’une tant soit peu fine approche de la question des générations entraîne en quelque sorte de l’exagé(né)ration (qui est simplement le concours qu’apportent à cette étude bien des sciences humaines).

Ainsi, si là où le péché abonde, la grâce surabonde, ainsi toute apparente dégénérescence porte-t-elle en elle-même les ferments de sa propre régénérescence.

Ainsi pouvons-nous envisager que cette riche et enrichissante causerie s’avère comme les prolégomènes d’un deuxième livre.

Hubert de Champris

[1] Nouvelles techniques d’information et de communication

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Commentaires fermés sur La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Le génie des générations » Publié dans Blogs

Cogitations et monologue, une critique d’Hafida Aouchar

 104264233_oLorsque Samuel Dock me parla il y a quelques temps d’un nouveau livre dont il avait entrepris l’écriture avec Marie France Castarède, son ancien professeur, j’étais loin d’ imaginer qu’il s’agissait  d’un  essai  dont  l’actualité du  thème est aussi cruciale et l’urgence tellement évidente.

Je venais à l’époque, d’achever son excellent roman « L’apocalypse de Jonathan » dans lequel j’ai découvert l’élégance poétique de son style, son imagination remarquable, son sens de l’observation aigu, sa connaissance intuitive de l’humain venant s’ajouter aux connaissances techniques de sa spécialité de psychologue clinicien et surtout sa sensibilité à fleur de peau comme peut l’être celle d’un poète.

 Curieuse du comportement humain sans être psychologue, passionnée par les relations humaines sans avoir de connaissances solides en sociologie, mais passionnée de littérature, aimant  partir à la découverte  des idées tout en savourant les mots, j’ai pris le temps de m’arrêter parfois assez longuement en présence des références et citations de psychologues, de psychanalistes, de sociologues pour mieux saisir l’argumentation des auteurs.

La lecture de cet essai conséquent, ne peut à mon sens se faire de façon rapide, sauf peut-être pour les lecteurs ayant de solides références en sciences humaines et sociales, sans risquer d’être une lecture superficielle qui passerait à côté de beaucoup de choses et peut être même de l’essentiel.

 «Le nouveau choc des générations », écrit sous forme de dialogue entre deux auteurs, traite de l’avènement de cette génération appelée Génération Y , née avec l’essor du numérique.

 Retrouvailles entre un professeur, Marie-France Castarède  et son ancien étudiant Samuel Dock .

Il invite son ancien professeur à la présentation de son roman. Elle répond à son invitation et les évènements s’enchainent. Elle est admirative en découvrant le style littéraire du jeune homme. Ils discutent, elle lui conseille un livre qui sera le point de départ de l’aventure : « Le fossé des générations » de Margaret Mead.

Il le lit… simultanément ils pensent à l’élaboration d’un essai à « deux voix mais ensemble » dira M-F.C dans l’avant propos. L’histoire commence, elle durera une année entière avant que « Le nouveau choc des générations », né de rencontres,  de réflexions, de beaucoup d’émotion, d’échanges sincères et spontannés, n’apparaisse enfin sous la forme d’un livre de presque 400 pages.

 L’ainée a eu l’honneur de présenter l’ouvrage dans l’avant propos, le plus jeune, le privilège d’en rédiger l’introduction.

 Dans l’avant propos, M-F.C relate enchaînement des circonstances qui ont fait possible l’écriture de ce livre pensé en commun avec S.D.

 Elle spécifie à plusieurs reprises, que bien qu’elle fut  son professeur il y a quelques années, c’est  à son tour de l’écouter aujourd’hui « communiquer ses idées sur ce fossé intergénérationnel » et les rôles étant inversés, c’est lui qui l’accompagne nous dit-elle, dans son expression, la critiquant et l’approuvant, pendant qu’elle l’écoute avec ferveur.

Elle ajoute qu’il n’est pas question dans ce livre d’un discours docte et préconçu, mais d’une association libre d’idées, dans un climat sympathique, détendu, curieux et  bienveillant, de part et d’autre. Elle fait l’éloge de  Samuel qui « a su se montrer critique comme élogieux pour ses contemporains » et « a été capable de retenir ce qu’il trouve positif dans les idées et les conduites de ma propre génération» ajoute-t-elle.

 Dans l’introduction, le jeune écrivain présente clairement l’ouvrage et sa trame. Il précise les choix qui ont été les leurs et en donne les raisons. Il limite, balise, cerne le sujet et pose les jalons indispensables au cheminement du voyage du lecteur .

 Pour traiter de la fracture intergénérationnelle, ils ont pris le parti, d’aborder les modifications survenues dans le rapport à soi, au corps, à l’autre, ainsi que les nouvelles définitions du couple et de la famille.

 Ils ont choisi de parler de l’invasion des images dans la vie de l’individu, de la fulgurance du temps et de se questionner, au sujet des répercussions sur la vie psychique.

 « Nous avons voulu, souligne Samuel dans son introduction, approcher dans ce livre les transformations de l’intime. »

 Et c’est ainsi que tout le long du livre, l’échange entre les coauteurs nous renseigne sur ce que fut la vie intime de l’individu avant l’avènement du numérique et les transformations subies depuis, au sein de la génération Y. Les exemples donnés,  basés sur le vécu de chacun des deux auteurs, sont constamment étayés par des références aux travaux d’éminents spécialistes en sciences humaines et sociales.

 Marie- France Castarède semble, à l’instar des personnes de sa génération, consternée face à bon nombre de comportements et de styles de vie de la génération Y. Elle se défend à plusieurs reprises d’être pudibonde, mais  avoue avoir du mal à comprendre  des situations telles que l’explosion de la famille, l’individualisme à outrance, l’addiction à la technologie (facebook et jeux vidéos), les tatouages, piercings et scarifications, la liberté sexuelle totale, qui de son point de vue a fait perdre tout charme et toute pudeur indispensables à une relation épanouie…

 Chacune de ses interventions glorifie la plénitude et la quasi- perfection de son époque en comparaison avec celle, actuelle de la génération Y.

Mais comme le lui fait remarquer Samuel tout au long de l’échange, elle semble zapper tous les abus et les injustices qui ont cantonné les femmes dans un statut inférieur à celui de l’homme par le passé.

M-F.C  semble oublier, les fausses croyances, les traditions despotiques patriarcales, pour ne garder que l’impression nostalgique  d’un monde éthéré, idéal, créé par les hommes et pour les hommes, dans lesquelles les femmes, les enfants et les minorités étaient  laissés pour compte.

Je reprends une très belle phrase que Samuel écrira dans la conclusion :

 « j’ai pu remarquer à travers tous nos échanges que vous décriviez un passé dont toute aura négative était supprimée ou considérablement minimisée, de sorte qu’il n’en émanait plus qu’un idéal cyclopéen, magistral ».

 Samuel, pour sa part, a dans de longues explications structurées, donné son avis au sujet de ces transformations, à l’aide d’exemples vécus ou observés au sein des membres de sa génération.

Dans ses interventions toujours riches et judicieuses, le lecteur qui se sent destabilisé face aux comportements de la génération Y,  pourra trouver des réponses éclairées à de nombreux questionnements.

 Il a souvent été question de fossé entre les générations. Ici, il s’agit carrément d’un Choc. Un  choc entre deux générations foudroie, bloque, terrasse. Seul un dialogue sain et continu peut permettre de le surmonter.

 Un fossé est séparateur et selon sa profondeur, il ne peut être franchi qu’au moyen d’un pont. Sa profondeur augmente avec le silence et le refus de s’écouter. Ce pont entre les générations ne peut exister que grâce à la communication, au langage.

 Seul le dialogue bienveillant, d’où est bannie toute mauvaise foi de part et d’autre, avec beaucoup plus de sagesse et de générosité de la part des anciens, peut permettre que deux générations successives et contemporaines, ne se tournent pas le dos et ne vivent pas dans l’incompréhension la plus totale.

 Samuel Dock, à plusieurs reprises, en accord avec M-F.C , insiste sur le rôle essentiel du mot, du langage, du dialogue ; il pense que le rejet intergénérationnel entrave la parole qui pourrait amener à une compréhension mutuelle.

 Aucune génération n’a été dans la continuité totale avec la génération qui l’a précédée. Or, les dissemblances sont plus importantes selon les siècles et ont tendance à augmenter d’une manière proportionnelle à «la rapidité de l’écoulement du  temps.»

La notion d’ accélération du temps est excellemment bien développée par Samuel Dock, de la  page 172 à  la page 188, alors que  les répliques de Marie- France Castarède lui ouvrent de nouveaux champs de réflexion, donnant lieu à des raisonnements brillants de la part du jeune écrivain, aboutissant à des constats admirables comme celui-ci lorsqu’il parle de réseaux sociaux, facebook en l’occurrence :

 « … le futur n’est pas connu qu’il est déjà présent; le passé n’est pas encore passé qu’il est déjà révoqué. Le raisonnement ne dispose plus de délais pour se construire, il se confond dans l’acte. La réflexivité l’emporte sur la réflexion. »

 Dans ses envolées explicatives pleines de passion, qu’elles soient  philosophiques, psychologiques ou sociologiques Samuel pratique l’ art de la rhétorique d’une façon magistrale.
De plus, l’écrivain n’a à aucun moment abandonné son goût pour les tournures littéraires élégantes, poétiques et pour les effets de style raffinés, tout au long de l’écriture de cet essai.

 Ne pouvant reprendre toutes les phrases que j’ai appréciées j’en recopie quelques unes que je trouve particulièrement belles :

 « En écrivant ces lignes je ressens une intense nostalgie pour cette aurore avant la clameur … » (p340)

 « Des mots pour percer à travers les brumes du temps, un rayon jusqu’à autrefois.  Une voix pour protéger, pour ne pas perdre encore ce qui était jadis. » (p 340)

 « Vous me disiez cette beauté. …quand tout était sûr. Et moi je vous disais  ce qui n’allait pas. J’amenais la pluie. Je vous laissais le beau temps. »p( 346)

 J’ai lu dans certaines critiques, que « Le nouveau choc des générations » écrit par deux personnes de culture européenne et occidentale ne peut être pris comme un exemple universel.
Il est vrai que dans les sociétés ne possédant pas la même histoire, ni la même culture que celle de la société dite occidentale, on ne peut parler, du moins pour l’instant, de mêmes orientations pour l’avenir .
La technologie s’est certes développée dans de nombreux pays aux traditions très différentes de celles de la civilisation  occidentale, mais des freins très puissants, puisés dans la religion et les traditions tentaculaires, inhilent tout désir ou du moins, entravent toute possibilité de liberté individuelle, dans le sens occidental du terme.

 La sacralité de la Mère, le rôle des ascendants et la place prépondérante de la famille d’un point de vue général, ainsi que les différents interdits punis même par la loi lorsqu’ils sont bravés, empêchent dans l’immédiat cette désolidarisation des individus, qui offre une liberté certaine, mais mène aussi à l’ individualisme et par là même au Narcissisme dont parle Samuel Dock, concernant la génération Y. Concept qu’il développe  brillamment  dans la partie «  l’ amour de soi-même »  p 62 à 67 .

Mais ne nous leurrons pas,  ce n’est qu’une question de temps. Il est clair que « l’ascendance du système économique sur le système social, conduit invariablement l’individu qui ne peut plus s’appuyer sur les anciennes unités traditionnelles de sens, à se retrancher sur le Moi, sur cet hédonisme de survie », pour reprendre les mots de Samuel Dock page 344.

C’est ainsi, que même les sociétés qui s’imaginent avoir échappé à cette évolution implacable, ne sont qu’en sursis avec la mondialisation galopante, l’essor de la technologie et la place toujours plus grande du numérique dans la vie de chacun .
La révolution latente se fera réelle, en dépit de toutes les croyances établies, des traditions séculaires et des « forces résistantes. »

 Cependant, l’échange passionnant entre les deux auteurs eût été beaucoup plus performant de mon point de vue, avec la participation d’une troisième personne qui eut représenté la génération intermédiaire.

Avec une différence d’âge de 45 ans, les deux auteurs appartiennent à deux générations, que trop de choses séparent.
Samuel Dock  pourrait être le petit fils de Marie-France Castarède.
Entre les deux, on note comme un chaînon manquant.
La génération de l’âge des parents de Samuel, est à mon sens susceptible de se reconnaître dans les descriptions que fait Marie-France Castarède de son passé, tout en ne se sentant pas perdue face à nombre de comportements et de goûts de la génération Y, décrits par Samuel Dock.
Musique techno, métal, ou électro, jeux vidéos, films d’animation, utilisation du numérique pièce rapportée, mais devenu aussi indispensable que pour la génération Y, prépondérance de l’individu sur le groupe, voilà des concepts complètement assimilés par bon nombre de personnes de la génération immédiatement antérieure à celle de Samuel.
Avec un dialogue maintenu, le passage d’une génération à l’autre peut se faire plus en douceur .
Dans la conclusion Samuel demandera, «comment ma génération pourrait-elle entendre ce que vous ne lui dites pas?»

 Le vécu des coauteurs, leurs références scientifiques, les hypothèses qu’ils émettent l’un et l’autre pour tenter de porter un éclairage sur ce choc générationnel, sont non seulement d’une extrême richesse mais peuvent aussi susciter de nombreuses réflexions sur le thème et générer de plus amples débats.

Le nouveau choc des générations est un livre essentiel, qu’il faut lire absolument.

 Génération Y, taxée de tous les maux par ses aînés, alors que dans son corps elle porte plus qu’un ideal déçu, nous dit Samuel Dock, elle porte une civilisation.

Hafida Aouchar

L’article original est disponible ici

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