Les numériques. Technologie : pourquoi elle nous rend si heureux (et si dépendants)

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Les inrocks : les Xennials méritent-ils vraiment un article?

L’article est disponible ici. Merci à Clément Arbrun.

A la croisée de la Génération X et des millenials, voici les « xennials ». Si vous êtes né entre 1978 et 1983, ce terme vous désigne, que vous le vouliez ou non. Alors, mot-concept creux ou réel attrait sociologique ?

Le nom effraie presque. Il pourrait être celui d’un médicament, raté : il s’agit d’un tag générationnel. Les Xennials, ce sont ces « adulescents » au creux de la trentaine, à mi-chemin entre la Génération X et les millenials. Nés bien après le disco et bien avant Facebook, ils ont grandi avec Angela 15 ans, Dawson, Daria et Friends – des classiques du divertissement ado. Mais le « xennial » est avant tout un mot hybride théorisé par les journalistes Sarah Stankorb et Jed Oelbaum il y a deux ans de cela. Comme tout buzzword tendance, il provoque raillerie(s) et fascination.

Micro-génération (pas) née sous X

Le xennial a tout de la blague. Le concept émerge d’une confusion. Celle de la journaliste Sarah Stankorb, réfutant les études sociologiques consacrées aux natifs des années 80, dont elle fait partie. A en croire certaines sources, elle serait une fière représentante de la Génération X, et selon d’autres, une millenial pure et dure. Perplexe, elle ironise : « Cela fait de moi une Xennial alors ?« . Née entre la présidence de Reagan et l’administration Carter, sa voix serait celle d’une « micro-génération« , née entre 1977 et 1983, en pleine incertitude identitaire.

Un trouble qu’elle retrouve à travers certains personnages iconiques de son adolescence, comme le lycéen Jordan Catalano, mystérieux beau gosse de la série Angela 15 ans, interprété par le jeune Jared Leto. Pour les fans, le vrai « héros » de la série, c’est lui. Garçon obsédant, Jordan est mutique, ténébreux, insaisissable, chaotique dans ses relations amoureuses. La journaliste en est sûre: elle fait partie de la « génération Catalano« , explique-t-elle sur Slate, de ceux qui n’ont « jamais le sentiment d’être complètement à [leur] place dans ce monde« . De grands gamins bien grunge, quoi.

Et pourtant le Xennial reste sage et s’éloigne des extrêmes d’un Kurt Cobain. Il peine à se reconnaître en la « MTV generation » : ces enfants de la télé nourris aux clips branchés et aux divertissements hystériques, bêtes et méchants, sensibles à cet état d’esprit ravageur, très cynique quasiment nihiliste – celui de Beavis and Butthead et de Daria. En 1991 déjà, The New York Times doutait de l’appellation « MTV Generation », synonyme marketing de la Génération X, et y voyait l’initiative « de jeunes adultes essayant d’établir leur propre niche culturelle […] quelque chose qui puisse les différencier des hippies, des baby boomers et des yuppies ». Trente ans plus tard, l’histoire se répète : ce qui définit le Xennial, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas. Sarah Stankorb l’explique :

« J’ai grandi en voulant faire partie de la génération X. Je regardais MTV, [ces jeunes] avaient l’air si cool et merveilleusement mélancoliques. Mais, hélas, ce n’était pas moi. Je n’entrais pas non plus dans la case « Millenials », qui, lorsqu’ils essaient d’être cool, deviennent des hipsters. Ce faisant, j’ai voulu parler à mes amis du fait que nous n’entrions dans aucune de ces catégories. Je n’étais pas seule, même en tant qu’écrivain, à ressentir le besoin de poser des mots sur cet étrange entre-deux »

Sarah aurait aimé être une « GenX », comme son grand frère. Issue du roman éponyme de Douglas Copland (1991), l’idée de génération X s’est érigée en concept sociologique sous l’impulsion des chercheurs William Strauss et Neil Howe. Les X sont des gamins désabusés, peinant à intégrer le marché du travail, tourmentés par leurs angoisses existentiels, englués dans leur désœuvrement, aujourd’hui quadras. Si vous êtes nés entre 1964 et 1982, félicitations, vous en êtes. Le « X » est le négatif des modèles parentaux, ces baby boomers qui ont vécu la révolution sexuelle, Woodstock et le plein emploi. La professeur en études américaines Donna Andréolle voit en Friends un condensé de cette génération d’héritiers précaires, fils et filles de divorcés, sans grands idéaux et engagements politiques. Des « idiots névrosés et égocentriques” se gausse Vice

« Trop jeunes pour être vieux, trop vieux pour être jeunes »

Et les xennials dans tout ça ? Le journaliste Jed Oelbaum, collègue de Sarah Stankorb, les décrit en « accident de naissance« , quelque part entre la noirceur des Gen X et l’optimisme des millennials, la lumière et l’obscurité : »nés à l’aube« . Les xennials ont été bercés par les chansons de Korn et la saga des American Pie. Ils n’ont pas grandi avec la culture web, ont envoyé leurs premiers mails une fois arrivés au lycée et aujourd’hui, ils ne peuvent plus détacher leurs yeux de leur smartphone. Leur conviction est d’être nés soit trop tôt, soit trop tard. « Trop jeunes pour être vieux, trop vieux pour être jeunes » décoche L’express. Cet équilibre entre deux âges, le professeur Dan Woodman le fantasme en paradis perdu :

«C’était une expérience particulièrement unique. Vous passez votre enfance, votre jeunesse et votre adolescence sans vous préoccuper des réseaux sociaux et des téléphones portables. C’était une époque où nous devions nous organiser pour retrouver nos amis les week-ends en utilisant le téléphone fixe, choisir un moment et un lieu et s’y retrouver” ».

Cette pensée vous paraît nostalgique jusqu’à l’absurde ? Elle l’est très certainement. Ce que regrettent les xennials, ce n’est pas leur génération, mais leur jeunesse. Au fond, ils ne pleurent pas une grande époque, mais leur petite enfance. En essayant de nous faire regretter les tubes de Limp Bizkit, les walkman et les téléphones vintage, le concept du xennial nous rejoue la rengaine du « c’était mieux avant ».

«Si les enfants du millénaire se définissent en fonction de leur mode de vie actuel, nous-autres Catalano nous identifions plus au passé; nous nous raccrochons à des symboles culturels » reconnaît Stankorb.

Mais la madeleine de Proust a un goût plutôt rance. « Cette sorte de nostalgie régressive, nos parents ne l’ont certainement pas connu » observe Samuel Dock, psychologue clinicien et spécimen malgré lui de la génération Y. L’auteur du Nouveau choc des générations (Plon, 2015) envisage en cette régression un fantasme, « celui de se laisser porter et sécuriser face à un monde perçu comme extrêmement agressif et angoissant« . Et peine à croire en la solidité théorique de cette rétromania en forme de micro génération  :

«Cette tendance à s’affubler de panoplies identitaires me pose question. Si cela ne signifie rien de l’individu et de sa singularité, l’invention d’un tel marqueur démontre que nous vivons une crise de sens : on regrette une époque où l’on était pas confronté à la responsabilité de nos choix, où le monde nous semblait plus doux. Dépossédé des grands idéaux politiques, philosophiques, économiques, l’individu se brode une néo mythologie composée de séries télévisées et de rétro gaming pour finalement parer à certaines angoisses identitaires. Les xennials ne regrettent pas de grands idéaux philosophiques, mais Dawson et Sauvés par le Gong. C’est assez inquiétant en terme de théorisation»

Talkin’ about my generation 

Ironie de la chose : pour quelqu’un de « trop jeune », le xennial  n’a rien de neuf. Il incarne ce concept popularisé par Tony Anatrella au milieu des années 70 : l’adulescent. Soit « des jeunes qui, entre 24 ans et le début de la trentaine, cherchent à devenir psychologiquement autonomes« , Le phénomène d’adulescence n’a pas attendu les spectateurs de Dawson pour pointer le bout de son nez, puisqu’il s’est affirmé dans le courant des années soixante. Il ne concerne pas seulement « ces jeunes qui ne parviennent pas à renoncer aux hésitations de l’adolescence pour accéder à un autre âge de la vie » mais la société toute entière. Une société qui a délaissé la sacralisation de la vieillesse pour s’adonner à un culte de la jeunesse et de ses valeurs : le ludisme, l’imaginaire, l’émotionnel, le narcissisme, l’immaturité. Les adultes n’en ont plus que le nom : ils sont devenus des post adolescents. Ou des xennials, si vous voulez. 

« Ce culte de l’adolescence traverse toutes les classes d’âge, c’est un phénomène transgénérationnel, une culture de la régression nourrie par la publicité, qui alimente cette fascination pour sa propre enfance, forcément idéalisée, merveilleuse, cette tentation de l’innocence » analyse la sociologue Monique Dagnaud (Génération Y: Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion), pour qui la post adolescence « s’étire jusqu’aux 30-35 ans« .  Cette interminable adolescence où l’adulte n’en finit jamais d’être jeune, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, la nomme « la maturescence » : l’idée selon laquelle la maturité ne serait plus une destination, mais un processus. Les Xennials représentent une époque où « les enfants aspirent à être déjà des adolescents, et les plus vieux rêvent de redevenir jeunes : tout le monde veut être jeune sauf les jeunes !« .

Dans l’air du temps ?

Pour le sociologue Serge Guérin, (La guerre des générations aura-t-elle lieu ?, Calmann-Levy), les xennials nous font entrer dans « une forme de flou des âges« , tristement contemporain. Un concept aux allures de mauvaise pub ciblée.  « Si une génération est formée par des contemporains qui partagent un imaginaire commun, le sentiment d’avoir vécu les mêmes événements, la profusion et l’accélération des générations renvoie à l’idéologie du neuf, au marketing de la nouveauté, à l’inflation du rien. » déplore t il.  Il faut dire qu’au fond, le Xennial est un « produit » profondément moderne. Son acharnement à se distinguer des autres générations à grands coups de marqueurs identitaires imbibés de pop culture en fait un véritable enfant du web social, soucieux de résumer son adolescence en tags épars, en listes de séries relativement cultes et en avatars « pop », qu’il édifie un peu trop vite en alter ego définitifs ; Angela 15 ans devenant la photo de profil Facebook de sa génération.

En filigrane, l’insistance du xennial à attribuer au passé un sens collectif qu’il ne possédera peut-être jamais a tout du cheminement initiatique. « Ce désir de retrouver cet « être au monde » de l’adolescence témoigne d’un besoin identification, d’une angoisse autour du sens et de la construction de soi » développe Samuel Dock. Sous couvert de concepts choc qui claquent, cette recherche du temps perdu l’érige en post adolescent parfait, conforme aux thèses du psychanalyste Anatrella :

«Les post-ados cherchent à réécrire psychologiquement ce qu’ils ont vécu et découvert au cours de la puberté et de l’adolescence. La post-adolescence est surtout marquée par la nécessité de consolider la qualité du self, afin d’être soi-même. […] Nous sommes dans une ambiance vraiment paradoxale : d’une part, on prétend rendre autonomes le plus tôt possible les enfants, dès la crèche et l’école maternelle ; en même temps, on observe des adolescents, et surtout des post-adolescents, qui ont du mal à effectuer les opérations psychiques de la séparation»

Certes, cette impossibilité du deuil se traduit par quelques regrets puérils, comme le souvenir d’une jeunesse sans réseaux sociaux à l’heure des fils Twitter. Mais Jed Oelbaum nous invite à chercher plus loin. Il conclut : « Nous autres Xennials sommes tristes et cyniques…ou peut-être est ce juste moi« . Voici l’intérêt du concept de « micro génération » initié par les xennials : ce « et juste moi« , suggère que toute génération est l’expression du « micro », c’est à dire du « petit », de l’intime, du soi, et non du groupe. Que chaque théorisation générationnelle est avant un moyen pour l’individu de chercher un sens à sa propre singularité : à son self. Une quête universelle par excellence. Peut être sommes nous tous un peu xennials ?

Slate : «Capsule temporelle» Spotify: faut-il lutter contre notre obsession nostalgique?

L’article est disponible ici  merci à Clément Arbrun

Autrefois dans l’espace, hier chez Warhol, aujourd’hui sur Spotify: les capsules temporelles sont partout. Dans une époque rétromaniaque, le passé est devenu l’opium de peuple, et la nostalgie une addiction. Mais faut-il vraiment s’en plaindre?

«Capsule Temporelle». C’est à un véritable voyage dans le temps que nous convie la plateforme Spotify avec sa toute dernière innovation en matière de curation. Suivant votre date de naissance et vos préférences musicales, le site de streaming musical vous propose LA playlist de votre adolescence, rien que ça. Vous rêvez de revenir à vos années collège-lycée, pour une raison que vous préférez certainement cacher? Laissez-vous embarquer.

Selon votre identité musicale, ce générateur personnalisé oscillera des tubes de A-Ha aux Daft Punk, d’Indochine à Sum 41, du punk à roulettes au R’n’B. Derrière son aspect-gadget, cette super-compil’ très dense –une cinquantaine de morceaux– est censée nous faire l’effet d’une dérive en Dolorean. Sous ses airs de produit marketing, ce qu’elle raconte sur notre amour du vieux est vertigineux.

De la nostalgie discount pour rétromaniaques

Si l’application vise juste et dépasse le stade du best of générique en dégotant le plaisir coupable (un peu trop) perso’ (lorsque l’on tombe sur «Balance toi» de Tony Parker, c’est le bon moment pour faire le point sur sa vie), l’algorithme ne prend pas trop de risques non plus, en renvoyant le public tristement mainstream que nous sommes à ses goûts… mainstream. Puis, le système n’est pas sans failles, loin de là –un son plus récent peut se glisser dans votre playlist, voire un hit mondial qui n’a pas le moins du monde occupé votre temps libre en cour de récré. Après essai, certains de vos ami(es) millenials essaieront forcément de vous faire croire qu’ils n’ont jamais écouté Britney ou les Spice Girls durant leur âge ingrat. On a le droit de les croire. Ou d’admirer leur déni.

Il n’empêche, ce shoot de nostalgie divertit. Il nous renvoie à l’époque de notre insouciance teen, lorsque notre notion de bon goût était toute relative, nos obsessions sonores plus concentrées, notre personnalité à définir –et comment la définir autrement que par la musique?

«C’est de la paresse commerciale, modère cependant Philothée Gaymard, auteur de Le vintage, le monde expliqué aux vieuxsoit l’exploitation du vintage en phénomène de mode qui permettrait de proposer quelque chose de nouveau sans prendre beaucoup de risques, en se reposant quasi intégralement sur des acquis culturels, des artistes qui ont passé l’épreuve du temps.» 

Alors, quel serait l’intérêt de ce bidule? Celui, justement, d’être dans l’air du temps. C’est à dire, dans celui d’avant. Parce qu’à l’heure où le blockbuster mélancolique Blade Runner 2049 projette dans les salles obscures ses images brouilleuses de ruines, de répliques, de simulacres et de vestiges, force est de constater que le passé ne passe pas: il nous hante comme un fantôme.

Dans son essai Rétromania: comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, le critique Simon Reynolds expliquait déjà en 2011 que l’avènement des nouveaux moyens de distribution et de consommation musicale, le téléchargement et le streaming en tête, n’ont fait qu’exacerber notre attachement affectif au passé. Soumise aux procédés du remix, du sampling et du mashup, l’industrie culturelle ne serait plus que recyclage et collage, reprises, rétrospectives, remakes et rééditions. La surabondance d’archives en tout genre submergeant internet démontre ce refus d’oublier.

Le musicologue quadra Jean-Yves Leloup, auteur de Digital Magma: de l’utopie des rave parties à la génération MP3, s’est volontiers plié à l’exercice de la Capsule Temporelle et en est sorti, non seulement avec la tête remplie des sons d’antan –Police, Supertramp, Étienne Daho, Roxy Music– mais également avec un aveu rétromaniaque:

«Quand le téléchargement est apparu au début des années 2000, je suis tout de suite parti à la recherche du contenu des cassettes audio que j’avais égaré, nous explique-t-il, comme pour retrouver les traces de mon adolescence, ces choses oubliées, perdues dans ma mémoire…»

Mais pourquoi refusons-nous d’oublier? Pourquoi laisser Spotify résumer notre jeunesse à deux morceaux de Justin Timberlake ou de Linkin Park, et, pire encore, nous laisser l’idéaliser?

Futur antérieur

Des journaux découpés. Des films Super 8. Des billets d’avions. Des timbres, des lettres, des cartes postales encore. C’est ce que l’on trouve dans les 612 boîtes en cartons minutieusement préparées par Andy Warhol de 1974 à 1987. Soient ses «Time Capsules», œuvres que l’on peut actuellement contempler au Andy Warhol Museum de Pittsburgh. Plus qu’aucun autre, le pape du pop a le mieux saisi ce qu’est une capsule temporelle. Une démarche patrimoniale d’abord, visant à conserver, dans un but de sauvegarde collective, des objets à destination des générations futures –ici, pas moins de 300.000.

Mais surtout, en accumulant les mêmes objets ordinaires année après année jusqu’à l’épuisement de l’espace, Warhol nous prouve que nous évoluons dans un présent permanent, où chaque détail d’un passé proche raconte notre moi actuel. Avant de dériver vers le rétro, le mot vintage désignait d’ailleurs tout objet contemporain: représentatif de son époque. Notre fascination du passé et de ses reliques n’est donc qu’un leurre masquant mal notre obsession névrotique du présent immédiat.

«Piocher dans son passé est une manière de savoir qui l’on est, et s’immerger dans un univers aussi sensoriel que la musique permet de le ressentir physiquement», nous assure Véronique Dassié, docteure de l’EHESS et auteur d’Objets d’affection, une ethnologie de l’intime, qui voit à travers la démarche de la capsule temporelle «ce conflit entre la permanence de soi même (“ce que j’étais adolescent, je le suis encore quelque part”) et notre incertitude identitaire (“ce que je suis maintenant n’a rien à voir avec ce que j’étais quand j’étais adolescent”)».

Réflexe d’archiviste, notre culte du passé est celui des data centers, emblématiques d’une époque où toutes les données se doivent d’être stockées, sauvegardées voire «sauvées» si elles ont le malheur d’être supprimées. Apple l’a bien compris en inventant Time Machine, le logiciel de sauvegarde automatique permettant de récupérer des fichiers effacés, suivant un jour choisi. À l’instar d’un Marty McFly 2.0., il s’agit là encore de voyager dans le temps.

Ralentir le temps

Ce désir de restauration traduit notre angoisse de laisser des informations, les nôtres, sombrer dans l’oubli. Cette phobie, le psychologue clinicien Samuel Dock, à qui l’on doit Le Nouveau choc des générations, la voit comme la conséquence d’une modernité hyper-accélérée. La société nous oblige à courir, nous soumet tous à un alarmant rythme d’urgence qui vire au rouge. Air familier, la nostalgie est alors un vent frais, une respiration, la halte du marathonien.

«À travers des trouvailles comme les capsules temporelles de Spotify, nous recherchons des points d’ancrage temporels afin de ralentir, développe-t-il, car sans ces ilots de décélération, nous ne pourrions pas supporter le rythme de cette société effrénée qui nous dépossède progressivement de notre propre existence.»

Ce temps, nous avons besoin de le ressasser et de le protéger. De le compresser, aussi, en lui conférant la forme de journaux-intimes streamés. Comme Andy Warhol, nous avons besoin de le «mettre en boîte».

Retour vers le futur

 Le mettre en boîte, au risque de s’enfermer dedans. Les sensations douces que ces capsules procurent sont celles, confortables, d’un cocooning musical. «C’est comme si l’on souhaitait se protéger des affects douloureux en recouvrant notre vie d’une enveloppe sonore» théorise Samuel Dock, qui voit là l’excroissance numérique de «l’environnement maternel: le cocon de sons matriciel par excellence, c’est à dire la première voix entendue, celle de la mère».

Mais le passéisme de Spotify, en vérité, est moderne à souhait. Il correspond à l’ère de la nostalgie programmée. Aujourd’hui, c’en est fini des photos jaunies. Dématérialisée, la nostalgie est devenue un simple algorithme. Ce que propose Spotify, Facebook et Instagram en ont déjà fait leur créneau, en nous renvoyant quotidiennement au visage nos publications d’il y a deux mois ou deux ans, consacrant n’importe quel lendemain banal en anniversaire improvisé d’une date passée et déjà oubliée.

Le web 2.0. nous encombre de boîtes de souvenirs. Le service suédois musical va d’ailleurs plus loin en bricolant notre mémoire. À la façon des bidouilleurs d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, les algorithmes nous dépossèdent des nos souvenirs, sélectionnent, découpent, devinent. Mais pourtant, comment mieux résumer la nostalgie que par ce mécanisme? Car être nostalgique consiste toujours à opérer une sélection personnalisée sur un passé franchement fantasmé, qu’il convient d’ordonner, de reconfigurer, de compléter, voire de réécrire à son avantage. Bref, la nostalgie est une énorme playlist immatérielle.

Les héritiers

Qualifié de post-ado ou de réac’, perçu en consommateur influençable, le nostalgique est volontiers mal vu. Mais si être affectif n’avait rien à voir avec le fait d’être régressif? «Savoir d’où l’on vient permet de savoir où l’on va, ce qui fait que le passé n’est pas simplement en refuge, mais la première étape pour se projeter vers le futur, s’interroger sur l’héritage que l’on va laisser», commente la pro-vintage Philothée Gaymard. Bref, penser au passé n’a rien d’une idée rétrograde.

C’est ce que nous racontent les plus beaux spécimens de capsules temporelles: la nostalgie du futur permet d’appréhender l’avenir. Là est la raison d’être du disque Voyager Golden Record, digest universel de sons et d’images envoyé à bord des sondes spatiales Voyager et censé faire découvrir la civilisation humaine à d’éventuels voisins galactiques. Ou encore EMIC a time capsule from the people of earth, court-métrage inspiré de l’Interstellar de Christopher Nolan, assemblant huit mille souvenirs d’hommes et de femmes des quatre coins du monde afin de proposer un condensé de témoignages de l’espèce humaine.Plus proche du mood adolescent, on s’éternisera sur ces capsules-vidéos aux quelques milliers de vues qui pullulent sur YouTube. Des gosses s’y adressent face-caméra à leurs «eux du futur», font part sans détour de leurs doutes quant au présent et de leurs espoirs face à l’avenir. Ce présent, ils l’envisagent déjà au « futur antérieur», comme une forme de passé qu’il faudrait surpasser afin d’évoluer. Forme d’introspection ultra-connectée, la nostalgie programmée trace dès lors les contours d’un soi en devenir. Après la rengaine du «c’était mieux avant», et si le mieux à faire, justement, était d’ignorer les anti-nostalgiques? Il est peut-être temps, pour eux aussi, de passer à autre chose.

 

 

Interview pour Le Temps : La société du simulacre

Samuel Dock, psychologue clinicien et auteur de Le Nouveau Malaise dans la civilisation (Plon), rappelle que nos mensonges de représentation ne peuvent que prospérer dans la société du simulacre qu’annonçait déjà Jean Baudrillard.

Le Temps:Dans une société où il faut se montrer sous son meilleur selfie, Google est-il le dernier lieu où l’on peut révéler sa vraie nature?

Samuel Dock: Quand on est seul face à son écran, on peut laisser aller certaines pulsions. Mais Google n’est pas un sérum de vérité, seulement un espace qui se dérobe au jeu social, comme le divan de psy. Ce qui est particulier, c’est le côté très narcissique des pulsions adressées au logiciel. Il y a des angoisses de taille de sexe, d’enfant pas conforme, etc., qui démontrent un rapport à la société très individualiste. Et contrairement au psy, Google ne peut pas accompagner ces angoisses…

– Pourquoi certains en arrivent-ils à prétendre être dans des lieux où ils ne sont même pas?

– Nous sommes arrivés à la société de l’affabulation, du simulacre: notre rapport à l’identité passe désormais par tout un panel de médias qui deviennent des prothèses narcissiques où l’on peut inventer une nouvelle narration de soi pour soutenir un narcissisme défaillant. Et l’on finit presque par croire qu’on est cet alter ego qui passe ses vacances à l’autre bout du monde, car nous sommes aussi dans la société du faux self qui répond à l’exigence sociétale actuelle de triomphe, performance, jouissance… Mais en réalité, feindre finit par épuiser.

– Alors faut-il ne plus mentir?

– Je n’aime pas le terme de mensonge évoqué par l’auteur, qui implique une connotation morale très forte. Comme s’il fallait dire la vérité tout le temps: je suis homosexuel, je doute de mon mari, etc. On est dans une société très paradoxale. Il y a des choses qui ne peuvent être dites, mais il faudrait être soi-même, tout le temps, dans une exigence d’authenticité qui en réalité est fabriquée, clinquante. En réalité, il faut apprendre à accepter que nous sommes tous manquants, des brouillons, et assumer ses faiblesses plutôt que chercher à devenir un autre. Cette étude Google dit surtout que nous sommes des êtres d’angoisses et de pulsions. Rien de neuf…

 

L’interview est disponible dans le journal papier ou ici