LCI : « Phubbing » : le smartphone est-il en train de tuer votre couple ?

Merci à Romain Le Vern. La vidéo est disponible ici

ANTISOCIAL – Vous passez votre temps sur votre smartphone jusqu’à ignorer votre conjoint(e) qui désespère de communiquer avec vous ? Si la réponse est oui, vous êtes l’as du « phubbing », action qui consiste à zapper ceux qui veulent communiquer avec vous. Sommes-nous tous des phubbers en puissance et donc des aliénés irrécupérables ? Nous avons posé la question à Samuel Dock, psychologue clinicien.

Vous vérifiez votre smartphone lorsque vous êtes en pleine conversation ? Vous surveillez les alertes ou autres notifications sur les réseaux sociaux, lorsque vous êtes au supermarché ou au restaurant ? Vous flippez lorsque votre portable est « en batterie faible » ? Si vous répondez par l’affirmative à ces trois questions, pas de doute, vous pratiquez l’art du « phubbing », mot-valise anglais traduisible en français par « télésnober » et composé à partir de phone (« téléphone ») et de snubbing (« snobant »)…

Et, de toute évidence, vous « phubbez » trop. Au risque de passer pour un parangon d’impolitesse.

Késako le « phubbing » ?

Ce néologisme créé en 2013 par un groupe d’universitaires de Sydney (lexicographe, phonéticien, cruciverbiste, poète, auteurs), traduit tout le mal de notre société en panne sèche de communication réelle, mais non virtuelle. Une mauvaise manière de se comporter épinglée en 2015 dans une étude menée par l’Université de Brigham Young aux États-Unis, révélant pour la première fois que « la relation d’une personne avec la technologie avait le pouvoir de rendre son partenaire déprimé ».

Soucieux de savoir si nous étions tous des « phubbers » aliénés, nous avons posé la question à Samuel Dock, psychologue clinicien et co-auteur du Nouveau malaise dans la civilisation (Plon, 2015) qui, il y a quelques semaines, nous parlait de notre phobie de répondre au téléphone.

LCI : Le « phubbing » s’est développé avec l’avènement du smartphone. Ce terme traduit le fait que l’on préfère communiquer sur les réseaux plutôt que de communiquer avec les gens autour de soi. Qu’est-ce que ça dit de nous ?

Samuel Dock : L’invention du mot montre déjà la reconnaissance sémantique d’un comportement de plus en plus répété, de plus en plus fréquent, de plus en plus aisément identifiable. Et c’est un comportement de plus en plus inquiétant. Il raconte notre difficulté à nous détacher de l’image et surtout à entrer en lien avec l’autre, un autre qui a une voix, un regard, une chair, un physique propres. Une altérité véritable qui n’est pas juste un alter-ego virtuel. Quand on est rivé à son smartphone, on est à la fois chez soi et hors de chez soi, à la fois avec l’autre et sans l’autre, à la fois soi-même et une vision idéalisée de soi-même.

LCI : L’usage abusif du smartphone peut-il être considéré comme une pathologie ?

Samuel Dock : Le terme de « pathologie » peut sembler fort. Cependant, cette addiction peut devenir problématique lorsqu’une personne a du mal à se passer de son portable, lorsqu’elle l’utilise et se perd dans ce qu’on appelle le « wilfing », le fait de faire défiler des sites Internet ou des flux d’actualité d’un réseau social sans parvenir à pouvoir s’arrêter, sans pouvoir savoir ce qu’elle cherche, en étant perdue, comme dans un état oniroïde, dans un état hypnotique où la personne suspend son esprit.

LCI : Faut-il s’inquiéter quand votre conjoint(e) s’adonne au « phubbing » ?

Samuel Dock : Le smartphone offre un autre espace d’existence. Si cela s’exprime au détriment du couple, il est nécessaire d’interroger l’autre, de lui demander pourquoi il a besoin de cet autre espace. L’abus de smartphone questionne l’intimité du couple, questionne le fait que chacun a bien un espace d’existence délimité. Car, de toute évidence, la personne devant son smartphone se retrouve englobée tant elle y accorde toute son attention.

LCI : Concrètement, quelles sont les conséquences de cette pratique sur le couple ?

Samuel Dock : Une partie de notre identité est spoliée par le téléphone, parce qu’on lui accorde une partie de notre énergie psychique. De fait, on se confronte à une diminution de cette performance cognitive. Il devient plus difficile de lire, de se concentrer, d’être attentif à l’autre, d’élaborer des idées. On peut le vivre comme une atteinte narcissique parce qu’on voit chuter nos performances. Au sein du couple, c’est aussi une baisse d’énergie libidinale. Un manque d’investissement de soi-même qui peut résulter d’un surinvestissement du smartphone. Je crois que cela devient un handicap lorsqu’on n’arrive plus à entrer en lien avec l’autre, quand on n’arrive plus à en détacher le regard, qu’on n’arrive plus « à aimer à travailler » pour reprendre l’expression de Freud.

LCI : Comment se soigner de cette addiction ?

Samuel Dock : Aujourd’hui, il n’est plus possible de faire marche arrière. Il y a bel et bien des avancées technologiques et il faut réussir à en prendre la dimension positive. Pour autant, non, nous ne sommes pas passifs. Nous ne sommes pas des victimes face à cette société de l’hyperconsommation. Il est possible de réagir, de se réapproprier l’espace technologique. Il faut faire preuve d’introspection en s’interrogeant sur l’usage que nous faisons de ces technologies et donc du smartphone. Quand on voit son conjoint abuser du smartphone, il faut en parler, lui demander de restreindre si possible sa consommation en lui disant que ce serait terrible de nous visualiser comme des réceptacles d’une société orale, nourricière, à la manière d’oisillons dans le nid réclamant à manger. Le smartphone peut être vu comme une bibliothèque. Il s’agit de prendre les livres dont nous avons besoin à un instant où nous avons besoin. Mais il importe de ne pas être dans ce flux constant. Pour cela, il faut être extrêmement vigilant sur le temps que nous y accordons et sur la qualité que nous y prêtons. Quand nous ne savons plus pourquoi nous sommes sur Facebook ou à la recherche de sites Internet, là, c’est peut-être le moment de dire « stop », de se dire que c’est le moment de ralentir et de faire une activité extérieure au smartphone, extérieure à la technologie, extérieure à l’objet.

Publicités

LCI :Snober vos collègues grâce à votre smartphone : pratiquez-vous le « phubbing » ?

Merci à Romain Le Vern, la vidéo est disponible ici

PARLE À MON PHONE – Le « phubbing » ne concerne pas seulement la sphère privée. Il arrive que votre collègue de travail ou votre chef ait les yeux rivés sur son smartphone pendant que vous lui parlez, donnant le sentiment que vous êtes transparent et que vous n’existez pas. Du coup, posons-nous la question : est-ce que le monde du travail est lui-aussi atteint de « phubbing compulsif » ?

Vous aussi, vous l’avez constaté : depuis que le premier « mobile intelligent » est sorti en France il y a un peu plus de 10 ans, nous avons tous changé nos comportements en société : les gens ont la tête baissée sur l’écran de leur smartphone. A tel point que nous sommes devenus schizo, à la fois chez nous et hors de chez nous, à la fois avec l’autre et sans l’autre. Mais le « phubbing », mot anglais contractant « phone » – téléphone – et « snubbing » pour snober, ne touche pas seulement la sphère privée, il se répand aussi dans le monde du travail.

Aussi, comment réagir lorsque votre supérieur n’écoute pas votre demande d’émolument ou que votre collègue n’entend pas les meilleures anecdotes sur votre week-end à Saint-Malo ? Nous avons posé la question à Samuel Dock, psychologue clinicien et co-auteur du Nouveau malaise dans la civilisation (Plon, 2015).

 

LCI : Est-ce que le « phubbing » a des conséquences sur le monde du travail ?

Samuel Dock : Se concentrer sur son téléphone et donc investir une partie de son énergie physique, c’est se destituer de certaines tâches que nous avons à accomplir dans le monde professionnel. C’est également un problème puisque cela peut créer des relations conflictuelles avec les autres. Or, être en contact avec l’autre suppose un regard, une voix, un échange. Si la personne se concentre sur son téléphone, elle refuse ce regard, elle refuse cette voix à l’autre qui peut le vivre inconsciemment comme une atteinte narcissique.

LCI : Comment formuler ce désagrément à son collègue sans paraître trop brusque ?

Samuel Dock : Je crois qu’il ne faut pas hésiter à parler, à dire ce qu’on ressent si une personne est sur son téléphone alors que nous essayons d’obtenir sa parole, il faut lui dire : « J’essaye de te parler, j’ai besoin que tu m’accordes ton attention, fais-le moi savoir et je reviendrai plus tard ». Je crois qu’il ne faut pas succomber à la toute-puissance de l’écran mais réussir à s’opposer, à faire valoir que dans un espace social, on se concentre d’abord sur l’autre et pas sur l’objet.

LCI : Quelqu’un qui reste scotché à son smartphone, comment est-ce perçu par le monde de l’entreprise ?

Samuel Dock : C’est perçu comme un signe d’incompétence. Il y a un aspect autistique à se concentrer sur son téléphone alors que par essence le monde du travail implique des relations sociales. De manière générale, il vaut mieux éviter, surtout s’il s’agit de regarder ses messages Instagram, Twitter ou Facebook. On s’exporte alors dans un espace extérieur avec le smartphone qui n’est plus professionnel mais qui est de l’ordre d’une bulle personnelle introjectée dans le monde du travail. Nous sommes en permanence confrontés à de l’information transmise par des objets que nous ne comprenons pas vraiment et qui éteignent notre curiosité à l’égard du monde. Nous perdons un peu ce rapport au monde extérieur. Nous nous engloutissons dans le smartphone et c’est paradoxal.

LCI : Pourquoi le smartphone occupe une place si importante dans le monde du travail ?

Samuel Dock : Le monde de l’entreprise est de plus en plus vécu comme un monde persécutif et oppressant pour les salariés. Il faut comprendre en quoi le smartphone devient contrephobique, pourquoi on met cet écran face à ses angoisses, face à une altérité qui peut sembler anxiogène. Ainsi, on peut commencer à réfléchir sur la place qu’il occupe, sur son importance, sur sa fonction. La solution serait peut-être des stages en entreprise permettant de repenser les espaces psychiques, intimes, professionnels.

LCI : Mais le monde de l’entreprise est-il prêt à se remettre en cause ? A l’heure où les entreprises créent elles-mêmes des réseaux sociaux en interne et donc créent d’autres addictions, est-ce qu’elles n’incitent pas finalement à la consommation desdits réseaux sociaux sur le smartphone et donc tendent à éloigner au lieu de rapprocher ?

Samuel Dock : Il faudrait se demander pourquoi les entreprises submergent le salarié de mails, de demandes, d’injonctions, au point de ne plus laisser aucun espace au salarié. Regardez les entreprises qui proposent des badges intradermiques ; à quel moment le smartphone joue un peu ce rôle d’une présence de l’entreprise continue qui ne permet plus à la personne de récupérer une vie personnelle, de récupérer un espace d’intimité ? En somme, à quel moment le salarié devient par le truchement des mails, de ces sollicitations virtuelles, une partie intégrante de l’organisme de l’entreprise ? En somme, je pose la question : est-ce que, noyé dans l’objet, phagocyté, possédé par la technologie, l’être humain est-il encore un sujet ? Est-ce qu’il a encore les ressources pour pouvoir se révolter, pour pouvoir s’opposer et pour pouvoir s’humaniser ?

Passage sur LCI : Répondre au téléphone vous angoisse ? On vous explique pourquoi

 

Replay vidéo disponible ici

PSYCHO – Dans nos sociétés ultra-connectées, la peur de téléphoner et/ou de recevoir un coup de fil se révèle paradoxalement plus répandue qu’on ne l’imagine. Mais pourquoi donc ? Nous avons posé la question à Samuel Dock, psychologue clinicien.

« T’es où ? », « T’as pensé à le rappeler ? », « J’ai besoin que tu me répondes vite »… Ces messages s’accumulent sur le répondeur de votre téléphone comme autant de vaisselle sale dans l’évier, vos proches comme vos collègues ne comprennent pas pourquoi vous ne répondez pas instantanément à leurs missives enflammées. La réponse est simple : vous souffrez d’un mal invisible, la phobie de l’appel téléphonique qui peut aussi bien venir d’une anxiété sociale que d’une fatigue passagère.

Là où, pour certains, passer un coup de fil relève du geste quotidien, anodin, pratique ; pour d’autres, il s’agit d’une quasi torture : peur de bafouiller ou de manquer de répartie, sentiment de faiblesse, énervement, timidité… Pourquoi certains sont plus à l’aise avec cet outil de communication que d’autres ? Peut-on mettre des ressorts psychologiques sur cette peur ? S’agit-il d’une angoisse contemporaine ? Que faire pour s’en sortir ? Nous avons tenté d’en savoir plus avec le psychologue clinicien Samuel Dock.

LCI : Pourquoi a-t-on à ce point peur de répondre à un appel téléphonique ou d’appeler quelqu’un ?

Samuel Dock : Il existe plusieurs facteurs, sociologiques et psychologiques. Communiquer ne réclame pas seulement l’émission du message d’un destinataire vers un récepteur, cela fait aussi intervenir ce que l’on appelle la « méta-communication ». Soit tout un ensemble de signaux physiques, émotionnels, qui s’appuient aussi sur le contexte et qui permettent à chacun de préciser la qualité de l’échange ainsi que son contenu. Pour certaines personnes, il est difficile de se passer de l’ensemble des signaux et de n’avoir que le seul signal auditif verbal. En somme, on a besoin de tous ces paramètres pour avoir un dialogue et une communication authentiques.

LCI : Pourtant, nous passons nos journées entières avec un téléphone dans la main…

Samuel Dock : C’est vrai que c’est un paradoxe. Le smartphone est devenu une espèce de doudou pour adulte mais prendre du temps, ralentir, accorder du temps à cet autre qui n’est pas là, peut s’avérer compliqué. Répondre au téléphone ne signifie pas juste de décrocher. Cela veut dire répondre à la demande de l’autre, savoir s’adapter au message de l’autre, se conformer à son attente. Pour certaines personnes, qui vont avoir des inhibitions sans forcément être timides, cette question de l’autre pose problème. Il y a aussi la difficulté d’apprivoiser non pas par le biais d’un écran mais avec sa voix directement dans l’oreille. Une voix qui vient outrepasser nos limites, pénétrer notre intégrité corporelle et psychique.

LCI : D’où peut venir ce sentiment d’agression ?

Samuel Dock : Cela trouve un écho en psychanalyse avec la constitution de l’enveloppe sonore. Quand un enfant est dans le ventre de sa mère, il entend déjà la voix maternelle et il se constitue une véritable enveloppe, une contenance, un sentiment d’identité. Une personne qui a eu des expériences négatives, mortifères, défavorables au moment où elle constitue cette enveloppe, prendra certains sons, certaines voix comme une intrusion de son unité somato-psychique. Comme une effraction de son sentiment d’identité.

LCI : Existe-t-il d’autres explications ?

Samuel Dock : Certains craignent que l’appel téléphonique ne laisse aucune trace. il faut accepter de travailler cette parole, de travailler ce manque, notre manque, le manque de l’autre, sans objet. On est en suspension, sans prothèse narcissique, sans rien d’autre que cette présence fantomatique de l’autre qu’il s’agit d’accompagner.

LCI : Un coup de téléphone n’est-il pas aussi l’irruption du désordre dans nos vies bien rangées ?

Samuel Dock : Tout à fait. Lorsque le téléphone sonne, il faut s’arrêter. Sur les smartphones, même les plus évolués, lorsqu’on reçoit un appel, on ne peut plus accéder aux autres applications. Aujourd’hui, il est très difficile d’être mono-tâche, de se concentrer sur un seul objectif. On a ce fantasme d’omnipotence pour pouvoir tout faire tout de suite… Le téléphone marque un arrêt dans cet état de course. Lorsque les personnes sont au téléphone, elles font autre chose en même temps, elles maintiennent une activité, une agitation pour ne pas s’arrêter complètement.

LCI : Comment se soigner de cette phobie ?

Samuel Dock : Une des solutions pour redevenir acteur, c’est de devenir « celui qui appelle ». On ne répond pas au coup de fil sauf s’il s’agit d’une urgence afin de se mobiliser au moment où on appelle. Et on n’hésite pas à verbaliser à l’autre son angoisse, en lui disant clairement qu’on a du mal avec le téléphone. Lorsqu’une difficulté est verbalisée, elle est plus facile à accepter.

LCI : Est-ce que les nouveaux modes de communication que sont les réseaux sociaux ou même les sms peuvent aider les phobiques de l’appel téléphonique ?

Samuel Dock : Cela peut être utile de trouver d’autres médias pour communiquer, pour accéder à l’altérité. Le seul problème, c’est que lorsque l’on développe une hyper-compétence dans la gestion des mails et des textos, on a tendance à désinvestir d’un point de vue cognitif, en termes de mémoire et langage, la communication proprement dite, avec le support acoustique de la parole.

//www.tf1.fr/embedframe/297778chuPP3r13517577

//www.tf1.fr/embedframe/210643chuPP3r13517405