LCI : Pourquoi « Dumbo » et sa différence marquent tant les enfants

Un article de Romain Le Vern disponible ici.

DOUBLE LECTURE – Les aventures du petit pachyderme aux grandes oreilles, classique des studios Disney des années 40, ont été suivies par des générations entières d’enfants. Mais son message sur la différence a-t-il réellement eu un impact sur ceux qui l’ont visionné ? Un pédopsychiatre nous répond à l’occasion de la sortie du Dumbo de Tim Burton.

Dumbo et les enfants, toute une histoire… Réalisé en 1941, le dessin animé Disney, adapté d’un livre illustré de la romancière Helen Aberson, s’attachait à un éléphanteau devenu la risée de tous à cause de ses grandes oreilles, qui prenait sa revanche en devenant la coqueluche d’un cirque et en apprenant à voler. Un éloge de la différence qui aura marqué des générations entières de jeunes spectateurs. « Comme Dumbo, j’étais un enfant à grandes oreilles, se souvient pour LCI Alban, 32 ans. Alors forcément, c’est rapidement devenu mon surnom dans la cour de récré. Malgré cela, je me sens très proche de ce personnage de Disney : c’est un hypersensible qui incarne l’innocence, on se moque de lui car il est différent. Un peu comme moi quand j’étais enfant. » Et Alban est loin d’être le seul dans ce cas. Sans doute Tim Burton, réalisateur du nouveau Dumbo en salles depuis mercredi et éternel amoureux des »freaks », a-t-il trouvé dans ce personnage une parfaite représentation de ce que signifie se sentir marginal, être rejeté comme adoré pour sa différence.

Un rapport à la différence d’autant plus fort que le dessin animé est dans un premier temps marqué par la solitude. Comme bon nombre de productions Disney, Dumbo s’ouvre sur un abandon, ici maternel, annonçant un voyage initiatique. Maman Jumbo déborde d’amour maternel pour son rejeton aux oreilles super développées, et entend bien le protéger de toutes les railleries de ses congénères. Au point d’administrer à l’un de ces pachydermes, qui s’acharne contre son petit, une fessée d’un coup de trompe ; ce qui lui vaudra hélas d’être enchaînée par les gardiens au fond d’une cage. Dumbo se retrouve désormais seul pour affronter les quolibets.

« L’abandon est la base de tous les contes, note le pédopsychiatre Stéphane Clerget. La séparation avec les parents correspond à une angoisse fondamentale chez l’enfant, mais c’est aussi ce qui correspond à l’émancipation (grandir et suivre sa propre voix). Tous les enfants la redoutent et en même temps une partie en eux en a envie, attend cette liberté. Tout simplement parce que l’idée de s’affranchir et de se construire par soi-même sans l’aide et le soutien de ses parents, c’est devenir grand. Ce que raconte aussi Dumbo, en substance… »

Transformer le défaut en atout

Le psychologue Samuel Dock relève de son côté que Dumbo n’en reste pas moins l’un des dessins animés les moins bien vécus par les enfants, notamment sur un plan psychique : « Je pense à une scène de rêve où l’éléphanteau boit du savon et délire ; on y voit des corps qui se morcellent, se fragmentent, et cette scène est restée cauchemardesque dans bien des imaginaires enfantins. A mon sens, le dessin animé se révèle trop vulnérabilisant, trop questionnant pour que le message de tolérance puisse être assimilé ». D’où notre question : Dumbo serait-il trop sombre pour être pleinement appréhendé ?

« Les thématiques sont sombres, oui, mais le dessin animé se termine bien et soulage, répond pour sa part Stéphane Clerget. Les enfants peuvent alors s’identifier à l’éléphanteau dans les épreuves qu’il subit, eux aussi en traversant à leur échelle. » Le pédopsychiatre souligne également que ceux qui considèrent avoir des complexes physiques peuvent se reconnaître dans cet éléphanteau aux grandes oreilles. « C’est le thème principal : comment je transforme un défaut en atout. Et ce thème-là touche autant les filles que les garçons. Ce que l’on croit singulier chez nous (la précocité, la trop grande taille…) va devenir ce qui fait de nous quelqu’un ayant sa personnalité et pouvant réussir grâce à elle. Le principe consiste à faire la bascule, à passer de l’idée du ‘je-sors-du-lot-donc-j’en-souffre’, que l’on ressent à cette période de la vie où l’on est très sensible au conformisme,  au fait de tirer une fierté de cette singularité. »

Mais l’enfant a-t-il réellement si tôt conscience de sa différence ? « L’enfant en a conscience dès l’âge de 5 ans et il peut commencer à en souffrir en émettant les premières plaintes (j’ai un gros nez, je suis trop gros, je ne suis pas comme les autres etc.), assure le pédopsychiatre. Dès l’âge de 3 ans, l’enfant se sait fille ou garçon, il perçoit les différences précocement mais a priori, il n’en souffre pas forcément – tout dépend bien sûr de la précocité. Les moqueries commencent lors de la grande section de maternelle et chez les enfants en surpoids, on note déjà des mésestimes de soi. » Et les contes comme Dumbo de se révéler salutaires pour ceux qui ressentent intimement cette différence  : « Les histoires, les contes permettent à l’enfant de trouver des exemples et des solutions métaphoriques. Il se sent alors moins seul, trouve des solutions dans ces fictions, et donc une forme de réassurance. » Une manière d’assumer ce qui nous rend unique.

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