La cause littéraire, Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Le choc des générations aura-t-il lieu ?

Ces dernières années, la Génération « Y » a fait couler beaucoup d’encre, mais existe-t-elle vraiment ? Enième concept marketing comme celui des « hipsters » inventé par on ne sait quel bureau de tendance ou au contraire réel phénomène sociologique, le débat s’échauffe, surtout chez les Directeurs de Ressources Humaines. Le concept de la « génération Y » qui désignerait les personnes nées au début des années 1980 jusqu’à 2000, n’existerait pas selon certains d’entre eux. Elle serait juste une invention de la génération « X » pour tenter de révolutionner le management des entreprises, afin de trouver un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. X, Y, Z ? Est-ce bien sérieux d’utiliser les dernières lettres de l’alphabet pour décrire des générations ? En attendant, loin des bruitages de twitter, le dialogue fort intéressant entre Marie-France Castarède et Samuel Dock sur le « nouveau choc des générations » peut nous éclairer efficacement sur le sujet.

Marie-France Castarède née en 1940 et Samuel Dock né en 1985, tous deux psychologues, ont décidé d’écrire un livre à deux voix pour croiser leurs regards sur leur époque et expliquer en quoi la génération Y pourrait par certains aspects être en danger. En effet, les nouvelles générations ont un rapport au temps, au corps et aux autres, bien différent de celles qui les ont précédé. La vitesse, l’ultraconnexion, l’idolâtrie du corps parfait, pourraient à terme leur causer un certain désarroi.

« Le corps est partout mais ne dit rien »
Cette phrase dévoile monstrueusement bien les failles de notre société d’images. Samuel Dock constate que « ce vide froid sur papier glacé » « attire ma génération ». Les nouvelles générations sont en effet très attachées aux signes de jeunesse, à l’esthétisme et au bien-être. Elles sont exigeantes sur leur santé et scrutent le moindre dysfonctionnement : « on désire avant tout un corps confortable ». D’après Marie-France Castarède, les autres générations étaient plus dans la fantasmagorie, des romans comme Comme le temps passe ou Belle du seigneur ont nourri leur imaginaire. Le problème de cet excès d’attention au corps est que, selon Julia Kristeva, les nouveaux patients présentent un manque d’intériorité, de psyché. MF Castarède explique ce phénomène par le fait que la simplification à laquelle les jeunes d’aujourd’hui consentent élimine l’intériorité et la profondeur qui donnaient jusqu’à présent sa valeur à la vie psychique. Trop d’images uniformisent leurs émotions. Le corps ne peut remplacer la pensée. Samuel Dock en conclut : « Pour ma génération, la vieillesse sera vécue comme une atteinte narcissique spontanée voire brutale, injuste et antinaturelle ».

Comment désirer sans se donner le temps ?
La génération Y ne semble plus connaître la lenteur des amours naissants. Or, pour que l’amour se développe, il faut du temps, du secret, des petits signes du mystère, de l’imagination. Afin d’illustrer ses propos, MF Castarède s’appuie sur Le désordre amoureux de Pascal Bruckner, Le mariage d’amourde Luc Ferry, Et si l’amour durait de Finkielkraut et les notions d’Eros, Philia et Agape chères à André Comte-Sponville. Mais l’amour vu par la génération post68 requiert un certain recul, que la génération Y n’a pas le temps de prendre. Le temps est un art. Le désir a besoin de temps. Peut-on désirer sans attendre ? Pour comprendre cette nécessité de la lenteur et la délicatesse, MF Castarède utilise la métaphore de la caresse, cet attouchement subtil, délicat et respectueux de l’autre. « La caresse, comme le vent ou la musique, est un effleurement tendre, une ode à la liberté de l’Autre qui la garde et la goûte dans son for intérieur. Loin du déchaînement pulsionnel, elle exprime une conduite authentique d’altérité ».

Ultraconnectés mais totalement désynchronisés avec l’instant
Toujours aller plus vite, accélérer, communiquer à n’importe quel moment, voilà les injonctions de nos sociétés contemporaines. « Etre connecté pour être en phase avec son temps, pour rester dans les temps ». « Tels ces jeunes autour d’une table chacun les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone portable, chacun en train de préparer sa soirée, de répondre à des mails, de finaliser un achat bizarrement urgent, de dialoguer avec un ami impalpable ». « Personne n’est vraiment avec personne, chacun est désynchronisé avec l’instant ». Cette notion de désynchronisation est fort intéressante, car en croyant être dans les temps, on est en fait hors de l’instant. Quel exemple plus pertinent que Twitter ? « On s’essouffle à courir après l’actualité et à créer la sienne sans le moindre enrichissement personnel, sans même se souvenir de ce que l’on a twitté ». Samuel Dock s’indigne : « Cette technologie n’est pour moi synonyme que de contenus volatils et de relations jetables, d’un émoussement de l’esprit critique et d’une zombification affective. A quoi sert encore une information si elle est si vite remplacée par une autre et qu’elle n’engendre aucune pensée qu’elle ne participe même plus à l’élaboration d’une plus grande conscience du monde ? ». « Ma génération se défonce au vide ».

MF Castarède partage le même point de vue en précisant que « les relations aseptisées s’inscrivent dans la logique d’un monde plus rapide que jamais, constitué d’identités fluides où il s’agit de passer au plus vite d’une chose à l’autre et où un désir en chasse un autre. Comment résister à la simplification de soi à laquelle disposent les technologies des téléphones portables ». Quand tout n’est qu’expérience, on peut se demander quelles expériences sont encore susceptibles de compter… « Sur Twitter, on diffuse de la sorte des informations sitôt que l’évènement a eu lieu, l’idée à peine s’est-elle présentée dans la conscience. Le délai entre la pensée et la réaction est presque abrogé. Sur Facebook, on envoie les photos d’une promenade… alors que celle-ci n’est pas encore terminée. « Le rythme de vie s’est indéniablement accéléré par rapport aux autres générations ». « L’impression que le temps passe de plus en plus vite, voire qu’il n’y a plus de temps, qu’il n’est plus possible de suivre, se révèle une réaction naturelle à la densification des épisodes d’actions ».

D’après MF Castarède, de par leur rythme trépidant de vie et la multiplication des expériences, les nouvelles générations manquent également de naïveté. Or, la naïveté, comme la caresse d’ailleurs, « ne vaut-elle pas mieux que la brutalité des affects d’aujourd’hui ? ». Vaste débat…
Alors le choc des générations aura-t-il lieu ? Pas sûr. Surtout si tout le monde a les yeux rivés sur sa tablette ! Car pour qu’il y ait un choc, encore faut-il un échange de regards. A la lecture de ce livre, ce que l’on pressent en fait n’est pas un fossé intergénérationnel, mais un fossé entre le « moi » des réseaux sociaux et le moi profond. Et surtout un manque d’idéal. Car au fond, quels sont les idéaux des générations X, Y et Z ? Le livre n’en parle pas. Et c’est bien cela qui paraît inquiétant… Car pour qu’il y ait un choc, il faudrait des convictions fortes, des valeurs opposées. Or, les générations anciennes et futures ont l’air de très bien cohabiter dans cet univers de fluidité des données, de facilité et d’instantanéité.
Finalement ce livre nous permet de prendre conscience du caractère contradictoire de certaines injonctions de notre société : aller toujours plus vite tout en voulant arrêter le temps pour rester éternellement jeune.
Pourtant, « c’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante » dit le renard au Petit Prince. « La parole psychanalytique doit être cultivée comme la rose dans son jardin ».

Le nouveau choc des générations est un livre à méditer par toutes les générations.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge

L’article original est ici 

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