Détruire l’Autre, L’Est Républicain

samuel-dock-ils-se-tournent-vers-la-premiere-ideologie-qui-leur-promet-un-renversement-politique-religieux-total-photo-maximilien-lebaudy-1447705757Interview Samuel Dock, psychologue clinicien et écrivain d’origine bisontine, est spécialiste des questions d’intergénérations. Auteur avec Marie-France Castarède de « Le nouveau choc des générations » (éditions Plon), il s’est intéressé à cette jeunesse qui rejoint les rangs du djihadisme.

Comment certains jeunes en arrivent à devenir terroristes ?

Cela correspond à un malaise dans la civilisation. Pour Freud, ce malaise était lié au pouvoir politique qui réduisait les libertés individuelles. Ce qui entraînait névroses et révoltes. C’était en 1930 et Freud pensait que ce malaise préfigurait le nazisme.

Depuis la société a basculé et le malaise a changé. L’idéal capitalistique a engendré une génération narcissique qui veut pouvoir jouir de tout. Ceux qui, faute de moyens financiers ou de perspectives d’avenir, n’ont pas droit à cet idéal vont vivre une grosse carence narcissique, une fragilisation de leurs assises identitaires. Ils se tournent alors vers la première idéologie qui leur promet un renversement politique, religieux, total. Cette idéologie leur promet de mettre un terme à leur exclusion, de briser le cercle de la fatalité et de « reprendre le contrôle ».

L’explosion de soi est perçue chez ces jeunes comme un acte héroïque non seulement à cause de l’idéologie islamiste mais aussi des médias qui, c’est leur versant négatif, versent parfois de l’information à l’anxiophyllie.

Mais pourquoi choisissent-ils ce courant ? Pourquoi choisir le « pouvoir absolu de la haine » plutôt que le pouvoir « absolu de l’amour » ?

Une génération fragilisée narcissiquement ne trouve pas d’appui sur le langage et comme le disait Lebovici « quand on n’a pas les mots, on se bat ». Et c’est bel et bien de la violence que propose l’État islamique qui ne veut aucun compromis, qui veut la destruction de tout un système.

L’amour, c’est rechercher à se mettre en lien avec les autres. Et c’est comme cela que l’on arrive à accepter la différence, la dissemblance. La haine, c’est refuser toutes les différences en bloc et vouloir détruire l’autre avant même d’avoir engagé un lien avec lui. Nous remarquons une crise du lien sans précédent. L’altérité n’est plus seulement déniée mais anéantie, brisée, annihilée. C’est un système où cet autre, singulier, différent, ne peut plus être abordé, être un interlocuteur, il doit donc être détruit.

Comment agir ?

Plus que d’images, nous avons aujourd’hui besoin de mots. On lutte contre le terrorisme à la racine, on lutte contre la violence par le langage. En menant de véritables débats et des politiques de prévention qui permettent d’écouter les jeunes en souffrance, les précaires, les exclus, avant qu’ils ne deviennent des bombes humaines ! En consultation avec des adolescents à risque, j’essaye de les aider à développer leur créativité, à aimer leur singularité et à voir combien elle peut retentir avec celle de l’autre, à mieux saisir leur désir, leurs idéaux. La psychanalyse, éthique existentielle et exhaustion de la loi immuable de la parole, est à mon sens un des meilleurs remparts contre le mal radical.

Samuel Dock a écrit une chronique tribune « La naissance des monstres » à découvrir sur m.huffpost.com/fr/entry/8240032

Propos recueillis par Eric DAVIATTE

L’article original est ici 

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