Livres-coeurs

L’apocalypse. On ne parle que de cela mais finalement, on ne sait même pas à quoi ressemblera la fin du monde. On sait qu’elle arrivera un jour ou l’autre mais on continue à la conjuguer au futur, comme pour l’éloigner un peu plus de nous, l’éviter, la retarder.

Seul Jonathan en parle au présent. Car il sait qu’elle est là, tout près, elle le guette. Elle nous guette. Dès ses premiers mots, on est lâché dans sa vie, on se retrouve à ses côtés dans une rue, parachuté dans ses pensées les plus profondes, comme dans la cage d’un fauve. Ce Jonathan n’est ni votre ancien petit camarade de CE1, ni le complice de David qui n’a pas encore renoncé à vous demander  » Est-ce que tu viens pour les vacances ? ». Ce Jonathan est un étudiant en psycho, vous auriez pu être à la fac avec lui, assis dans le même amphi.

Mais ce Jonathan n’est pas un jeune homme comme les autres. À mi-chemin entre le Holden Caufield de Sallinger et un prophète condamné à garder pour lui ses funestes prédictions, Cassandre muette au masculin, Jonathan vit en attendant de mourir. Blond aux yeux bleus, son visage pourrait être celui d’un ange mais ce sont bel et bien des diables qui rongent et dévorent son esprit. Ils sont là en permanence, le hantent, lui parlent, compagnie froide et obscure que le jeune homme tente de faire taire. Mais comment y parvenir ? Comment ne pas y penser, comment ne pas oublier une chose aussi grave et si proche : la fin de l’humanité ? Les remèdes se doivent d’être aussi brutaux et forts que le mal.

Alors Jonathan sort en boîte de nuit. Il s’étourdit de musique trop forte et s’oublie au milieu de silhouettes anonymes.

Alors Jonathan se drogue et boit de l’alcool. Les joints et les gorgées de vodka l’aident à se composer l’apparence qu’il se doit de présenter à son entourage. Être celui que les autres espèrent.

Alors Jonathan se livre au sexe cru et sans sentiments avec des amants de passage qu’il ne rappellera jamais. Des proies interchangeables dont le corps n’est qu’un apaisement provisoire.

Il y a trois réalités pour Jonathan : celle qu’il vit quand il va au supermarché, quand il prend une douche ou qu’il va dîner chez sa mère, celle qu’il se construit artificiellement pour affronter la première et celle qui le taraude invariablement, cette réalité inévitable qui le poursuit et qui prend la forme de paysages inquiétants sitôt qu’il ferme les yeux. Jonathan n’est pas à sa place dans ce monde absurde et figé. La ville n’est pour lui qu’un crabe sale et puant qui emprisonne ses habitants. Les moments parfaits ne sont vécus que sous l’effet de substances illicites. À minuit, il fait encore jour pour lui. Il est amoureux d’un garçon qui ne l’aime pas. Quand il se décide un jour à avouer son terrible secret à sa sœur, celle-ci doit subitement partir. Jonathan est condamné à se taire et à faire taire cette partie de lui violente et malfaisante.

La tentation de laisser s’exprimer les démons qui l’habitent est toujours forte mais ne sort jamais de lui. Oui, Jonathan voudrait mettre à terre ce type qui l’a insulté, il voudrait gifler cette caissière, il voudrait violemment mettre à la porte cet amant qui ne présente aucun intérêt. Il n’en fait rien. Mais ses pensées sont terribles, elles renferment une haine sans bornes, une puissante pulsion de Thanatos. On sent quasiment des effluves d’American Psycho, les envies meurtrières et diaboliques de Pat Bateman, cette tension insupportable qui ne demande qu’à être apaisée par du sang.

On suit Jonathan chaque minute, chaque heure, chaque jour. On assiste, impuissant, à sa difficulté à s’intégrer à ce monde où il suffit d’aller dans un rayon fruits exotiques pour atteindre des contrées lointaines, où la télévision nous abrutit de contenus vides, ce monde dépassé. Ce Jonathan, c’est finalement une partie de nous. Cette partie sombre et profondément cachée en chacun de nos êtres. Cette partie que nous ne présentons à personne et qui est pourtant là. Jonathan représente toutes ces pensées que nous gardons pour nous, notre côté obscur et fataliste. On fait plus que suivre Jonathan, on vit avec lui. On respire avec lui, on craint avec lui la tombée du jour et l’heure du coucher car on sait pertinemment que des êtres maléfiques viendront troubler sa nuit. On devient fou avec lui. Et quand Jonathan absorbe trop de médicaments, on pensera comme lui que c’est pour parvenir à trouver le sommeil. On ne pensera pas, comme le reste du monde, que c’est une tentative de suicide.

Et c’est là que Samuel Dock accomplit son prodige : nous faire devenir Jonathan corps et âme. Nous faire ressentir sa réalité et nous faire renoncer à tout ce que nous avons toujours cru. Bien plus que de simples témoins, nous devenons Jonathan sous sa plume. Jonathan a mal et nous avons mal avec lui. Sa souffrance fait écho à la notre. L’auteur réussit à transposer cet univers inquiétant et ces émotions conflictuelles quel que soit l’endroit où l’on se trouve. On referme le livre le soir envahi par de sinistres pressentiments et l’on se dit qu’on ne trouvera pas la paix avant d’avoir terminé le dernier mot de la dernière phrase de la dernière page. À tort. On ressort de cette lecture incroyablement secoué, comme si l’on revenait d’ailleurs, comme marqué au fer rouge.

L’Apocalypse de Jonathan est la fin d’un monde mais le début d’une grande carrière.

L’article original est ici

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