Interview pour Le Temps : La société du simulacre

Samuel Dock, psychologue clinicien et auteur de Le Nouveau Malaise dans la civilisation (Plon), rappelle que nos mensonges de représentation ne peuvent que prospérer dans la société du simulacre qu’annonçait déjà Jean Baudrillard.

Le Temps:Dans une société où il faut se montrer sous son meilleur selfie, Google est-il le dernier lieu où l’on peut révéler sa vraie nature?

Samuel Dock: Quand on est seul face à son écran, on peut laisser aller certaines pulsions. Mais Google n’est pas un sérum de vérité, seulement un espace qui se dérobe au jeu social, comme le divan de psy. Ce qui est particulier, c’est le côté très narcissique des pulsions adressées au logiciel. Il y a des angoisses de taille de sexe, d’enfant pas conforme, etc., qui démontrent un rapport à la société très individualiste. Et contrairement au psy, Google ne peut pas accompagner ces angoisses…

– Pourquoi certains en arrivent-ils à prétendre être dans des lieux où ils ne sont même pas?

– Nous sommes arrivés à la société de l’affabulation, du simulacre: notre rapport à l’identité passe désormais par tout un panel de médias qui deviennent des prothèses narcissiques où l’on peut inventer une nouvelle narration de soi pour soutenir un narcissisme défaillant. Et l’on finit presque par croire qu’on est cet alter ego qui passe ses vacances à l’autre bout du monde, car nous sommes aussi dans la société du faux self qui répond à l’exigence sociétale actuelle de triomphe, performance, jouissance… Mais en réalité, feindre finit par épuiser.

– Alors faut-il ne plus mentir?

– Je n’aime pas le terme de mensonge évoqué par l’auteur, qui implique une connotation morale très forte. Comme s’il fallait dire la vérité tout le temps: je suis homosexuel, je doute de mon mari, etc. On est dans une société très paradoxale. Il y a des choses qui ne peuvent être dites, mais il faudrait être soi-même, tout le temps, dans une exigence d’authenticité qui en réalité est fabriquée, clinquante. En réalité, il faut apprendre à accepter que nous sommes tous manquants, des brouillons, et assumer ses faiblesses plutôt que chercher à devenir un autre. Cette étude Google dit surtout que nous sommes des êtres d’angoisses et de pulsions. Rien de neuf…

 

L’interview est disponible dans le journal papier ou ici

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