Critique d’Olivier Rachet

Peur du manque

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Marie-France Castarède, psychanalyste et Samuel Dock, psychologue clinicien, poursuivent un dialogue débuté avec le Nouveau Choc des générations, en 2015. Les attentats terroristes sont passés par là et l’état de sidération a laissé la place à un constat beaucoup plus amer : c’est à un nouveau malaise dans la civilisation que nous sommes aujourd’hui confrontés. Le titre fait référence à l’ouvrage publié par Freud, en 1930, par lequel il s’interrogeait sur les capacités de l’homme à anéantir l’espèce humaine. Loin de toute tonalité prophétique ou visionnaire, ces nouveaux entretiens tentent d’éclairer un diagnostic partagé par les deux auteurs : une nouvelle crise civilisationnelle est à l’œuvre qui menace les assises et les fondements de la planète, des institutions patiemment élaborées dans le chaos et les guerres perpétuelles mais surtout du psychisme humain. Marie-France Castarède répertorie ainsi, à la suite des trois blessures narcissiques ayant fait chuter l’homme du piédestal sur lequel il avait érigé son appétit de domination – blessure copernicienne infligée à celui qui se pensait au centre de l’univers, blessure darwinienne à celui qui se croyait au centre de la création, blessure freudienne enfin pour celui qui découvre qu’il « n’est plus maître dans sa propre maison puisque son inconscient le domine » – une quatrième blessure numérique où l’homme découvre qu’il n’est que « le neurone d’un cerveau géant à l’échelle de la planète ! »

Samuel Dock lui emboîte le pas et, prolongeant les réflexions menées par le philosophe Gilles Lipovetsky, esquisse le portrait de cet individu post ou hypermoderne, prisonnier narcissique de sa propre image répercutée ad nauseam par les réseaux sociaux sur lesquels il tisse la toile de son vide intérieur. La révolution numérique s’accompagne d’une révolution anthropologique voulant en finir avec la finitude et affrontant l’angoisse même de castration. La pensée de l’écrivain fait mouche lorsqu’il diagnostique une « mise à mort de l’Idéal du Moi, au profit du Moi idéal » où le symbolique s’estompe de ne plus s’articuler au réel et à l’imaginaire. « Nous manquons d’abord du manque » martèle Samuel Dock, prenant appui sur la pensée de Lacan relative au sentiment d’angoisse : « Pour qu’un sujet puisse être désirant, il faut qu’un objet cause de son désir puisse lui manquer. » (Le Séminaire. Livre X). Or, la saturation de l’information, des messages ininterrompus ; la mise à disposition de tous les stocks d’étude et de connaissances accumulés pendant des siècles : tout ce fonds disponible dont s’émerveillent des penseurs d’une Renaissance à venir dont on ne voit pas toujours poindre l’aurore (Edgar Morin et Michel Serres sont à plusieurs reprises convoqués, non sans raison) s’accompagne aussi d’une crise de ce que Samuel Dock définit comme une « pulsion épistémophilique » allant en se raréfiant : « Qu’importe la raison pourvu que nous ayons l’interaction ! » ironise-t-il.

Si les deux interlocuteurs s’opposent, parfois avec virulence, sur leur conception de la famille ou d’un fantasme d’apocalypse que Marie-France Castarède récuse, allant jusqu’à parler à l’encontre du psychologue d’un « choc conceptuel » et « émotionnel », ils se retrouvent sur un constat partagé d’une omnipuissance de la pulsion de mort dont Samuel Dock considère, dans la lignée des postfreudiens, qu’elle peut se greffer au Surmoi ou se tapir dans certains discours écologistes fantasmant un « retour à l’indifférenciation organique ». « L’homme n’est plus seulement un loup pour l’homme, explique-t-il, il l’est pour toute forme de vie ». Le lecteur perçoit bien ce qui sépare la psychanalyste du clinicien : là où Marie-France Castarède, née pendant la seconde guerre mondiale, valorise encore les figures de l’autorité et une approche spiritualiste de l’art ; Samuel Dock qui n’a pas de mots assez durs pour fustiger l’impéritie de la génération des Trente Glorieuses ayant vécu, selon lui, dans une opulence irresponsable, marque tout son intérêt pour la dématérialisation en cours des biens culturels pouvant devenir, loin d’une simple fétichisation marchande, les signes réconciliant les hommes post-modernes avec ce qu’on avait coutume d’appeler l’âme. Que ce livre d’entretiens se termine sur l’évocation de la musique – l’écoute religieuse du concert ayant été supplantée par l’audition muselée d’aujourd’hui – est peut-être le signe que Narcisse médite aussi, au-delà de son reflet, sur l’élévation de son être.

  • Marie-France Castarède et Samuel Dock, Le nouveau malaise dans la civilisation, éditions Plon.

Olivier Rachet

 

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