Chronique littéraire la Ville en Rose, Je me voyage, entretiens avec Samuel Dock

Difficile voire périlleux de s’adonner à une série d’entretiens pour retracer fidèlement le parcours «singulier», «a14681043_1119630714810465_440551161556145394_otypique» d’une sommité du monde intellectuel français –que dis-je international– comme Julia Kristeva, sémiologue, linguiste, conférencière, psychanalyste et écrivain, qui mène une carrière colorée depuis un demi-siècle.

C’est pourtant perclus d’audace, de ténacité, de rigueur et d’enthousiasme que Samuel Dock, psychologue clinicien et écrivain, s’est lancé durant deux années dans cette aventure humaine autant que littéraire. Désacraliser un «monstre sacré» de l’espace de la pensée, de la réflexion, de l’écriture en commettant un «quatre mains», Je me voyage. Il est important de rappeler tout de même que dans «monstre sacré», il y a monstre, il y a sacré ! Monstre car Julia Kristeva dévore et analyse tous les thèmes existentiels qui nous animent depuis la nuit des temps quand bien même nombreux les ignorent, sacré car qui oserait pousser cette intellectuelle de haut vol parfois dans ses retranchements, jonglerait avec ses certitudes ou ses questionnements et pourtant… Projet ambitieux mais réussi. Samuel Dock s’y emploie avec un brio à signaler tout au long de ce jeu d’allers-retours profonds et pertinents.

Toute la première partie de ce face à face retrace avec une minutie, parfois déconcertante tellement c’est précis, l’enfance de Julia en Bulgarie jusqu’à son arrivée en France, ses études, ses premières rencontres avec les intellectuels parisiens, son intronisation dans le petit monde si fermé des germanopratins, sa relation et son mariage avec l’écrivain Philippe Sollers qui dirige aussi à l’époque la revue Tel Quel. Elle va conforter ses études et ses savoir-faire, féministe dans un monde d’hommes, elle va –grâce à un caractère bien trempé– trouver sa place et la défendre presque férocement mais avec une subtilité constante. N’est pas psychanalyste qui veut ! Ou qui peut ! Même si cela peut parfois sembler un peu élastiqué voire un peu long, on ne résume pas un tel passé en quelques pages, réflexion que je me suis attribuée une fois parvenu à la deuxième partie…

Dans ce second volet d’entretiens, Samuel Dock s’affirme davantage tout en restant bienveillant naturellement. Mais il n’hésite plus à titiller cette dame. Et tout y passe, la place de la femme, les rapports homme/femme, la GPA, la PMA, l’état de notre nation, de notre monde aujourd’hui, la radicalisation, les religions. Les comportements face aux études, au monde du travail et même de l’argent. L’apothéose nous touche quand ils abordent presque en souriant le monde de l’art, l’écriture et la politique. C’est qu’il arrive à point nommé ce livre, dans une époque en pleine mutation. Et l’on notera si l’on est suffisamment attentif que finalement, peu de choses ont bougé depuis des décennies. Si d’aucunes et d’aucuns ont à cœur de servir la France, d’autres font carrière tout comme des acteurs. Julia Kristeva n’observe pas de position consensuelle (apparemment, à gauche toute, un peu bobo même) vis-à-vis de ce monde politique, et ne cache pas ce qu’elle pense. Même si elle assume tout son passé, elle est consciente du présent mais se projette sans cesse dans le futur. Ses analyses sont précises et souvent font mouche. On adhère ou pas mais on ne reste pas tiède.

Quant à Samuel Dock, y avait-il meilleur intervieweur pour cet exercice ? Il a accompli là un travail notable, d’excellente facture tout en restant fidèle à son invitée… et à lui-même. L’alchimie a pris ; ces deux-là font la paire pour le meilleur bien entendu. À lire comme une convocation pour mieux comprendre qui est Julia Kristeva, pour mieux se comprendre aussi dans une époque complexe.

Christophe Maris, Journaliste – Écrivain – Expert en communication

L’article original est disponible ici

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