L’Est Républicain : Génération narcissique

Castarède-Dock © Bruno KleinBesançon. Marie-France Castarède est septuagénaire. Professeur de psychopathologie et psychanalyste, elle a enseigné à l’Université de Franche-Comté. Samuel Dock est trentenaire. Il fut élève de Marie-France Castarède, il est aujourd’hui psychologue clinicien. Parisien d’adoption, il est également écrivain. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une dédicace de son premier roman, « L’Apocalypse de Jonathan », que Samuel Dock a retrouvé son ancien professeur.

De ces retrouvailles est née une incroyable aventure à partir d’un livre sorti de la bibliothèque de Marie-France Castarède, « Le fossé des générations », écrit en 1969 par Margaret Mead. À l’aube des années 70, l’anthropologue américaine dépeignait la fracture entre les anciens et les jeunes, dans un monde en accélération et qui se plaçait sous le signe des progrès technologiques.

« Nous avons eu l’idée de proposer une réactualisation de ce savoir », témoigne Samuel Dock. Dès lors, le jeune clinicien et Marie-France Castarède, que quarante ans séparent, se retrouvent régulièrement. En résulte un livre passionnant, « Le nouveau choc des générations ».

Les Trente glorieuses versus génération Y
Paru chez Plon, l’ouvrage met en résonance le monde des Trente glorieuses et celui de la génération Y. Il dissèque la place du corps, de l’image, la notion du temps. Mais aussi le couple et la famille. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les deux mondes n’ont plus rien à voir. « On est passé d’une société patriarcale à une société placée sous le signe du narcissisme », analyse Samuel Dock.

Car, à aborder l’individu tel qu’il était avant et maintenant dans ses aspects les plus intimes, à dialoguer sur l’interaction avec l’autre et avec les autres, on arrive vite à des constats sociétaux. Le monde est devenu double, réel et virtuel. De nouvelles pratiques émergent : la consommation d’images toujours plus et encore, l’impérieuse nécessité de nourrir ses besoins, tous les besoins.

N’allez surtout pas croire que tout était mieux avant. Samuel Dock le dit à Marie-France Castarède. Cette France d’avant était une France placée sous un « bouclier » qui, du coup, se préservait de bien des problématiques. Dans « Le nouveau choc des générations », il est question d’homophobie, de PMA, de GPA et des nouveaux modèles de familles. Et si ce nouveau choc était un choc de civilisation ?

Les pervers d’hier
Une chose est sûre en tout cas, le long échange passionnant entre Samuel Dock et Marie-France Castarède est aussi l’occasion pour ces deux spécialistes d’aborder leur discipline et de sa nécessaire adaptation. « Aujourd’hui, sous le regard freudien, toutes les personnes de ma génération pourraient être qualifiées de perverses », assène Samuel Dock. Marie-France Castarède le reconnaît : « Ce qui était considéré comme des névroses avant ne peut plus vraiment l’être. Il faut inventer de nouvelles modalités d’écoute, de soins. »

L’écoute, voilà ce qui peut changer les choses. Marie-France Castarède et Samuel Dock partagent ce terrible constat : la perte du langage. En quelque 350 pages, ils remettent le langage au centre de tout. « Cette sincérité du dialogue m’a permis de rester connectée », conclut Marie-France Castarède. Connectée et utile. La septuagénaire insiste pour que la génération de Samuel Dock trouve des solutions aux nouvelles complexités du monde, s’apaise. Samuel Dock, de son côté, puisera dans le monde d’avant ce qu’il faut, mettra de côté les erreurs.

Une vieille dame et un jeune homme ont parlé, dialogué. A défaut de s’être compris, ils ont admis que chacun était le fruit de son temps, et qu’il fallait faire avec. Qu’il suffisait d’en parler pour réduire la fracture. Le langage est de retour. Et cela donne un très beau livre.

« Le nouveau choc des générations », Marie-France Castarède et Samuel Dock, aux éditions Plon. 19 €.
Eric DAVIATTE

L’article original est ici

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