Eric Darsan

Aujourd’hui sort L’Apocalypse de Jonathan, premier roman de Samuel Dock qui pourrait apparaître comme une goutte dans l’océan de la littérature avec l’ouverture au public du Salon du Livre de Paris si son auteur n’avait osé marcher sur l’eau et entreprit de se mouvoir sur les étendues glacées de l’électronique avec une édition numérique en plus de l’édition papier qui propulse en tête des ventes cette ouvrage riche et d’une exigence rare.
 

Compliqué, agressif, fascinant, Jonathan est tout cela à la fois aux dires de ceux qui le rencontrent. Mais qu’est-il vraiment dans le fond ? Cette question il va être amené à se la poser à de très nombreuses reprises tout au long de ce journal qu’il tient, où l’originalité qu’il prête à ses amis, empruntés dans leurs dialogues, excessifs dans leurs actes, ne semble encore n’appartenir qu’à lui. Mais, si de cet herbier humain l’on ne retient d’abord que les étiquettes et les clichés d’un quotidien fait de boîtes, de supermarchés, de télévision et d’addictions de toutes sortes annonciateurs de lendemains qui déchantent, tout n’est peut-être pas joué d’avance. Car si ses jours sont longs ils sont surtout comptés – une dizaine auxquels s’ajoutent des jours sans nom et des « jours blancs » – avant l’Apocalypse qui, pense-t-il, ne devrait pas tarder.

 

Narcisse à fleur de peau, Jonathan parle beaucoup, comme pour mieux taire ce qui le préoccupe, même s’il advient que le courant de pensée prenne forme jusqu’à rompre la digue inopinément, se déversant sur son interlocuteur et se heurtant à son incompréhension. Or, si l’Apocalypse distingue, elle rassemble également et révèle une jeunesse cernée, concernée, consternée souvent par l’affligeante bêtise du monde qui l’entoure et qui, se sachant à terme condamnée, vomit sans restriction aucune les tièdes et leur bonne conscience. Exit la nature humaine, les hommes sont devenus des veaux et guerre aux hommes de bonne volonté, hypocrites dévots. Tel est leur crédo.

Reste à savoir si, par delà le bien et le mal, la vérité et la compromission, ils seront en mesure de survivre ou non à leurs propres interrogations et, pour tout dire, à eux-mêmes. Sans compter qu’il y a le « crabe » et puis cette « autre réalité » entre lesquels Jonathan voyage. À mi-chemin entre les « réels » et les « habitants d’hier » c’est tout un univers que le narrateur porte en lui, avec pour seule carte les quelques croquis d’une architecture mentale, archétypale, où le temps aboli menace sans cesse de revenir et de reprendre ses droits. Là où la fiction rejoint la réalité et menace ses fondations, c’est le portrait total d’un individu complet qui se dessine progressivement.

À la fois minimaliste et héroïque, entre Bosch et Friedrich, Samuel Dock nous offre une fresque initiatique qui laisse deviner sous les dehors d’un nihilisme très contemporain un grand écrivain et un furieux humaniste qui fait de son personnage, malgré son refus d’un pater porteur de pathos, l’héritier, le pair et le frère d’armes des héraults d’une littérature qu’on ne pourrait mieux qualifier d’exploratoire. Mais il y a également du Kafka et du Gombrowitz dans sa façon de conceptualiser par des images fortes, organiques, répulsives, le familier, maniant dans le même temps avec une acuité frappante et une dextérité foudroyante l’arsenal théorique du clinicien dont son héros cependant refuse de devenir l’instrument.

J’ai lu ce livre d’un trait, jusqu’à la lie, comme ivre, troublé de le trouver si proche de celui que j’ai entreprit voici près de quatre ans. Intitulé Les Antécrits, composé de trois parties dont la dernière se nomme L’Apocalypse, au sens comme ici de révélation, l’on y retrouve de façon très précise les mêmes thèmes, constats, analogies et métaphores, la même imbrication du rêve et du réel, jusqu’à l’évolution du personnage et à son dérapage. Chose notable j’ai avec le temps modifié ce dernier élément, les responsabilités de la vie d’adulte ici décrites et décriées ayant eu raison des tortuosités des chemins détournés et d’une instabilité qui n’en demeure, elle, pas moins réelle et inhérente au monde dans lequel nous vivons et dont nous ne sommes peut-être que les témoins, c’est-à-dire étymologiquement, les martyrs.

Reste que si mon écriture se ramasse devant l’appel, se vouant à ce qu’un critique russe appelait une littérature de la page blanche, celle de Samuel au contraire le range du côté de ces cosaques qui, malgré une violence évidente, savent mêler la vie et l’écrit, le sacré et le sacrilège des passions réprouvées, et entretenir ce feu sacré et incommensurable qui tient tout à la fois de l’Archimandrite et de la Camisole de Flammes. Une plume sanguine, acérée, qui cherche la veine où se planter pour lieux prendre racine. Gageons qu’elle la trouve chez de nombreux lecteurs qui, attendant comme moi l’apocalypse, y découvriront l’apothéose.

L’article original est ici

Publicités
Cette entrée a été publiée dans Blogs. Bookmarquez ce permalien.

Les commentaires sont fermés.