Magazine Lire : « Ames sensibles ne pas s’abstenir »

Elle ne se sentait bien qu’en compagnie des fleurs, préférait vivre recluse, avait souvent les larmes aux yeux….aujourd’hui la poétesse Emily Dickinson se définirait-elle comme « hypersensible » ? Et Léonard de Vinci, tout à la fois architecte, ingénieur, astronome et artiste peintre… serait-il, avec ses « intelligences multiples », diagnostiqué « haut potentiel » (HP pour les initiés) ? 

Voilà qui est probable car, aux mystères du génie, notre époque préfère les appellations psychologiques sinon contrôlées, du moins homologuées…et l’on ne compte plus les « Zèbres », « surdoués », « hypersensibles » et autres « précoces » autour de soi. 

L’autodiagnostic

Le psychologue et psychanalyste Samuel Dock, auteur d’une « Eloge indocile de la psychanalyse » (ed. Philippe Rey),  s’en amuse : « hier encore j’ai reçu pour sa première séance un patient qui, tout de go, m’a dit : « je suis un HP, ma femme est aussi HP et nous fréquentons beaucoup d’HP.. ». Alors que dans ma pratique je cherche plutôt à faire émerger la conscience d’une complexité de l’identité, lui s’était auto-diagnostiqué avec une facilité désarmante… ! Désormais, beaucoup  soldent ainsi, en un seul mot, la quête de soi ».

Ces étiquettes psychologiques sont un héritage indirect de la psychiatrie américaine. Avec 596 profils décrits en 2013 dans le DSM V[1], les connaissances sur les divers troubles de la personnalité se sont diffusées, relayées plus ou moins précisément dans le grand public. via des ouvrages de vulgarisation scientifique ou des guides de développement personnel.  Les « addicts » dans les années 90, puis les « pervers narcissiques » se sont mis à proliférer. Désormais ce sont les « HP » « Zèbres » ou autres  « précoces » qui tiennent « le haut du pavé »  psychologique. 

Le peuple de la douance

Avec eux se décline tout un monde, celui-qui réclame haut et fort la reconnaissance d’une différence étudiée par les neurosciences sous le vaste thème de « douance » ou « d’atypie ». Une différence étayée sur un « plus » : plus d’émotions, plus d’intuition, plus de sensations…

Pour Jeanne Siaud-Facchin, psychologue et psychothérapeute fondatrice des Instituts Cogito’z, dans lesquels on repère et accompagne enfants et adultes à « haut potentiel », il s’agit d’abord d’une évolution positive. « Nous venons d’un monde l’on traitait de « paresseux » ou « insupportables » des enfants doués mais démotivés en classe, et où des adultes intelligents mais ignorants de leur propre fonctionnement souffraient de manière incongrue, observe –t-elle. Aujourd’hui, grâce à toutes les publications et les sites Internet décrivant les comportements qui les caractérisent, les atypiques  font la démarche de consulter pour mieux se comprendre».

 La phrase que la psychologue entend le plus dans son cabinet ? « C’est comme si un voile s’était déchiré », des mots prononcés par des patients de 40 ou 50 ans qui ignoraient jusque là d’ où venait leur sentiment d’être « différents », voire inadaptés à ce monde inique et injuste. 

Son livre best-seller « Trop intelligent pour être heureux » (0dile Jacob) a permis à tous ces « Zèbres » de sortir du bois. Alors que la psychologue avoue n’avoir employé ce terme que « dans trois petites lignes » de son livre en 2000 – parce que cet animal représentait bien la capacité à se dissimuler dans un environnement menaçant, à faire preuve d’une créativité « hors-normes »… le grand public s’en est emparé au-delà de tout ce qu’elle pouvait imaginer.

Mais Jeanne Siaud- Facchin de noter le revers de cette médaille : « Désormais, on ne compte plus les coachs et spécialistes en « Zébritude », toutes sortes de personnes qui se sont auto-proclamées « HP » sans jamais avoir traversé le processus complexe des tests et des échelles d’intelligences, un bilan psychologique très affiné qui seul permet d’évaluer, au delà du seul score du QI, de quoi sont faits ces profils singuliers ».

L’essor de l’hypersensibilité

 Les témoignages et questionnaires consacrés à chacun de ces profils prolifèrent donc sur la Toile depuis près de 20 ans, mais aujourd’hui, c’est « l’hypersensibilité » qui s’enflamme –  près de 1 500 000  occurrences du terme dans le moteur de recherche Google – et surtout  en librairie. 

Pas moins de cinquante livres consacrés aux hypersensibles ont déjà été publiés et cette vague ne semble pas sur le point de s’arrêter tant les personnalités « poreuses au monde », créatives et introverties, intuitives au point de tout deviner en quelques secondes d’un lieu, d’une personne…se multiplient.

Karine Bailly de Robien, directrice générale adjointe des éditions LEDUC, se félicite que la gamme « hypersensibilité » de sa maison, qui regroupe à la fois des romans comme le best-seller « A fleur de peau » du psychologue Saverio Tomasella – pionnier sur cette thématique- et des guides de psychologie populaire, ait dépassé les 100 000 exemplaires vendus. 

« Nous avons été les premiers à traduire les ouvrages d’Elaine Aron et de Judith Orloff, découvreuses américaines du concept de personnalités « highly sensitive », explique-t-elle. Puis nous avons développé la thématique à travers des ouvrages sur les enfants, ou l’ultra-sensibilité au travail, ou en famille (nous publions le titre « être parent et ultrasensible » de Bieke Geenen en juin prochain), mais aussi des titres sur les surdoués, les « atypiques ». Pour  la rentrée prochaine, William Réjault, auteur de « C’est l’histoire  d’un zèbre », nous a écrit un « Carnet coach hypersensible », car finalement  ce que l’on retrouve de commun à tous ces profils hors-normes, c’est l’ultra-sensibilité. Et les lecteurs s’identifient particulièrement à cette notion transversale ». 

le retour à une force Rousseauiste

Comment comprendre un tel engouement ? Dans un pays aussi Voltairien que le notre, attaché à la rationalité avant tout, féru d’esprit critique, de jugement souvent froid, assisterions-nous à une réhabilitation de la sensibilité Rousseauiste ? 

 Saverio Tomasella, psychanalyste et fondateur de l’Observatoire de la sensibilité, y voit effectivement comme un retour de balancier. « Pendant deux siècles, du XVIè au Xviiiè siècle, c’est la haute sensibilité qui faisait la grandeur d’un homme, rappelle-t-il, ensuite détrônée au profit de la rationalité matérialiste ». 

Pour lui qui signe aujourd’hui un livre manifeste « Lettre ouverte  aux âmes sensibles qui veulent le rester » (ed Larousse) la reconnaissance de cette force tranquille des sensibles est une porte ouvrant à la libération intérieure de millions de personnes qui « ne veulent pas se soumettre à l’ordre dominant de la technique, de la gestion, et de la froideur » .

Il en a fait l’expérience sur… lui-même. « Musicien, j’étais encouragé à affiner ma sensibilité au Conservatoire, où je rencontrais d’autres personnes à « haute sensibilité », comme moi, se souvient-il. Mais dans ma famille, on la niait et, même, on me proposait de « m’endurcir » comme si elle représentait une faiblesse, un obstacle pour réussir. Je me suis donc toujours demandé comment bien la vivre, et la découverte des travaux d’Elaine Aron m’a éclairé sur ce « traitement sensoriel approfondi » qui me rend, comme tous les ultra sensibles, plus méticuleux, plus observateur, plus introspectif, plus perméable aux émotions des autres… Sachant cela, on peut se choisir le bon environnement qui permettra de profiter de ce don, sans être trop sujet à ses inconvénients ».

Une quête narcissique sans fin

  Y aurait-il donc de plus en plus d’êtres « hautement sensibles » et autres « hors normes » ? Pour Samuel Dock, ces termes ne correspondent, du point de vue clinique, à rien. « Ces auto-proclamations peuvent recouvrir un temps, mais un temps seulement des épisodes dépressifs ou de phobie sociale, observe-t-il. Mais elles ne font qu’étiqueter une quête narcissique intense qui ne trouve pas de répit ».

 On peut s’interroger aussi sur l’impact de la pandémie et du confinement. Ont-ils accentué une tendance de fond active depuis plus longtemps qu’on ne le pense? 

C’est l’hypothèse du sociologue David Le Breton, auteur de « Disparaitre de Soi » (ed AM Metailié), qui constate cet essor de la sensibilité individuelle depuis plus de 20 ans. « C’est l’effet d’un monde où nous ne  sommes plus ensemble, mais côte à côte, explique –t il. Le lien social s’est fragmenté au point qu’il est de plus en plus difficile d’exister dans le regard des autres, et la soif de reconnaissance et d’empathie nous tiraille de plus en plus. ». 

Cette reconnaissance d’exister qu’on trouvait un temps auprès de voisins, dans un bar, au théâtre, dans une fluidité du lien social, nous manque cruellement. « Nous n’avons plus de moments d’échappées sociales, poursuit David le Breton, et les réseaux sociaux ne viennent là rien combler car chacun est occupé à son écran, donc la rencontre ne se fait pas à un niveau profond comme avec un livre, ou dans une longue conversation en « vrai ».

Certes, mais pourquoi l’émergence d’une hyper-sensibilité ?  « C’est comme s’il manquait des enveloppes autour de soi : la fine couche de l’amitié, des échanges sociaux avec des voisins, des bavardages avec les collègues…nous sommes d’une certaine manière écorchés vifs. Il ne reste plus à chacun qu’à trouver quelqu’un avec qui entrer en résonance parce qu’il a « vécu la même chose ».

Conséquence : le communautarisme « psychique », qui se construit à côté des désormais très vivaces communautarismes religieux, sexuels ou culturels. On s’inscrit dans un groupe identitaire, et qu’il s’agisse des « HP », des « ultrasensibles » ou des « Zèbres » , celui-ci permet de solidifier une identité vacillante par ailleurs.   

Jeanne Siaud -Facchin ne s’en inquiète pas : « une étiquette en chasse rapidement une autre, observe-t-elle et à chaque fois on en apprend un peu plus sur un profil, c’est ça qui compte ».  Ne reste plus qu’à espérer que les « neuro-typiques », ces êtres « normaux », juste moyens, lambda, moi, vous peut-être, dont l’appellation a été crée par des autistes, se regroupent. Cela reviendrait peut-être à avancer en …humanité.

Pascale SENK


[1] DSM-IV et DSM-5, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (« Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders »), publié par l’American Psychiatric Association.

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