Interview dans Le Figaro « compulsion sexuelle et goût du risque »

5E85D5D1-9577-4F0F-902B-F97D953EB471

Des hommes dont on dit qu’ils ont « tout » (argent, succès, leadership, épouse merveilleuse etc.) et qui pourtant courent le risque de tout détruire en osant des gestes sexuels déplacés… Qu’a à en dire la psychanalyse ?


Plusieurs choses, bien sûr. D’abord, sur cette question de « l’épouse aimée » qui n’empêche rien, j’évoquerais les notions de « courant tendre » opposé au « courant sensuel – voire sexuel » dont a parlé Freud. Le fameux antagonisme « la maman contre la putain ». Chez certains hommes, et de manière inconsciente, la femme aimée rappelle la mère, premier objet d’amour, regrettée à jamais… mais mise hors de toute portée sexuelle par l’interdit de l’inceste. Ils rechercheront alors un autre objet de désir, une autre femme, qu’ils rabaisseront fantasmatiquement afin de pouvoir atteindre une jouissance totale sans limite, sans nul besoin de la respecter.
L’autre aspect important que nous révèlent ces comportements est que ces hommes n’ont pas su ou pas pu parler leur manque, voire leur désarroi… ils l’ont donc agi. Leurs passages à l’acte témoignent de profondes vulnérabilités narcissiques, un défaut de contenance, une faille dans leur sentiment d’identité, qui les ont conduit à chercher une réassurance dans le corps. Par ce rapport dénaturé au sexe, s’exprime leur indicible.

Comment entendez-vous cela?
Les mondes de la politique ou du pouvoir en général sont des mondes où le besoin de se réassurer est permanent. La confusion entre l’angoisse de ne pas être assez « puissant » (donc d’être impuissant) et l’excitation sexuelle peut parfois se faire, et la tentation d’évacuer l’une par l’autre s’impose. Chez certains, ce processus les conduit jusqu’à chosifier celles qu’ils conquièrent. C’est l’aspect pervers de ce type de conduite : on dénie l’altérité des personnes conquises, on n’accède ni à leur humanité ni à l’histoire qui les constitue, il n’y a pas la moindre empathie à son égard, elle n’existe que pour permettre la jouissance et contrer, pour un temps, l’angoisse.
On relève par ailleurs rarement ce fait important : lorsqu’ils s’attaquent à des femmes mariées, les prédateurs sexuels assouvissent du même coup leur besoin de réaffirmer leur dominance sur les époux de ces femmes, et sur tous ceux qui se taisent autour d’elles.
A la compulsion sexuelle s’ajoute le goût du risque de tout envoyer en l’air, sa carrière et son existence, de jouer avec le feu… en étant découvert.

Mais vivons-nous des temps de répression sexuelle ?
Absolument pas ! Le sexe est partout, décomplexé… L’érotisme représente aujourd’hui un marché florissant. Nous ne sommes plus à l’époque du puritanisme. Mais il y a ce « nouveau malaise dans la civilisation» dont nous parlons et qui est désormais d’ordre narcissique. L’injonction sociale n’est plus de réfréner ses pulsions mais de consommer jusqu’à se consumer. Plus aisément « borderline » que névrosés, dans un état constant de retour à soi, certains ont des difficultés à se fixer des limites, et parfois ceux qui incarnent des idéaux de performance et puissance se perdent eux-mêmes. Attention cependant : il convient de distinguer l’addict, prisonnier de sa dépendance et de l’oscillation constante entre l’impulsion et son soulagement, du prédateur pervers qui n’est pas castré par la loi mais se confond avec elle. On ne le dira jamais assez à propos des récentes affaires : rien à voir entre le sujet qui multiplie les rapports sexuels, y est accro, ne peut se retenir… mais toujours avec des personnes consentantes, et ceux qui, délinquants, dénient la réalité de l’autre, en font leur objet.

C’est alors l’échec de leurs plus grandes capacités ?
Oui ces hommes étaient souvent des séducteurs – pour monter dans l’échelle du pouvoir il faut savoir séduire, rappelons-le – mais ils n’ont pas su sublimer leurs pulsions. Un grand producteur aurait pu trouver du répit dans la création, un grand financier élaborer des projets à valeurs humanitaires, pensés autour du « vivre ensemble ». Mais cela ils ne l’ont pas pu et sont restés au niveau de la chair à laquelle ils sont enchainés.
Propos recueillis par Pascale Senk

Publicités

Les commentaires sont fermés.