Interview pour Twenty : Comment ça va mal ?

Lydia a rencontré Samuel Dock, co-auteur avec Marie-France Castarède du livre « Le nouveau malaise dans la civilisation », pour parler de crise mondiale, de crise de sens, de déshumanisation et d’avenir. Quels défis la génération Z devra-t-elle relever ?

Samuel Dock me reçoit dans son appartement épuré du XII° arrondissement, non loin de Porte Dorée. Il est malade et m’ouvre la porte avec un bol de potage à la main, souriant. Aussitôt, le stress que m’a provoqué cette toute première interview s’est dissipé.

Son essai, dialogue intergénérationnel écrit à deux mains avec la psychanaliste Marie-France Castarède, nous explique à travers cinq thèmes (un nouveau choc, la fracture d’une planète, les nouvelles spiritualités, l’omnipuissance technologique, les transmutations de l’art)  les enjeux et les problématiques de notre civilisation moderne. À la lecture de ce livre, j’ai saisi l’urgence de mettre des mots sur une société que je ne comprends plus, que beaucoup de personnes ne comprennent plus…

Twenty : Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous avez écrit le livre ? Quel a été l’élément déclencheur pour une nouvelle collaboration avec Marie France Castarède, deux ans après votre premier livre commun «Le nouveau choc des générations » ?

SD : Très bonne question. La tonalité émotionnelle n’était pas du tout la même que sur notre précédente collaboration. Un sentiment d’inquiétante étrangeté, d’effroi, d’angoisse, de détresse nous habitait après les attentats qui ont frappé l’Europe et avec tout ce que nous disaient nos patients en consultation.

On a pu remarquer, surtout ces trois dernières années, qu’il y avait un sentiment d’incompréhension très fort qui s’exprimait chez tout le monde. Comment est-ce qu’on en est arrivé là ? Qu’est-ce qui se passe ? Quelle est cette crise qu’on traverse tous ? Pourquoi ça nous échappe ? Les choses n’ont plus de sens.

C’était cette question du sens mourant dans la société qui nous a fait démarrer ce livre. Je voulais que nous trouvions un point de départ théorique. C’est alors imposé à moi le livre de Freud Malaise dans la civilisation (1929) qui préfigurait le nazisme.  Freud expliquait comment une société se construit et comment elle se fragilise.

Je me suis ensuite demandé comment se construit notre société à l’heure du numérique, à l’heure des transformations technologiques, artistiques, spirituelles, et finalement qu’est-ce qui menace cette société.

Il y avait cette double volonté, à la fois émotionnelle, de mettre des mots sur le marasme qui nous dépasse, nous submerge et qu’on constate tous, et en même temps de nous en emparer, de le sublimer, de le contrôler et de le comprendre.

On s’est rendu compte que le marasme ambiant s’était galvanisé et dopé par l’actualité. On est tout le temps sur nos réseaux sociaux, en train de regarder tel drame, telle catastrophe, ça tourne en boucle sur Fillon, sur n’importe quoi.

On ne voulait surtout pas devenir des agents de ce malaise, ni paraphraser l’actualité. On ne voulait pas non plus contribuer à cette angoisse générale. Simplement montrer qu’il y a peut-être d’autres manières de penser cette crise mondiale qu’on rencontre.

Twenty : Votre ouvrage est parfois teinté de pessimisme. Avez-vous peur de votre avenir, de l’avenir de la France, de l’avenir des jeunes?

S.D : Oui. Je suis inquiet pour notre avenir. Je reprendrai la formulation de Julia Kristeva « je suis une pessimiste énergique », ce que je ressens aussi. Oui je suis inquiet, mais je me mobilise. Je crée, j’écris, je bouge pour des causes qui me touchent. Je suis vivant, je pense. Pour autant, reste l’inquiétude de voir aujourd’hui, au XXI siècle, le retour des anti-avortements, de l’homophobie, des intolérances. On est dans une course technologique effrénée qu’on ne remet même plus en question. On bascule dans une ère qui dénie le psychisme humain, et je suis très inquiet de ces conséquences-là. De la déshumanisation vers laquelle on se dirige.

Plus on avance plus on se rends compte que la jeunesse a une marge de manœuvre moindre comparé à la génération précédente. Qu’il s’agisse de ressources écologiques, mais aussi de tout un patrimoine culturel dont elle est privée et dont elle se prive elle-même. À force d’être dans cette société du confort et de la jouissance à travers la consommation, on perd un peu notre curiosité à l’égard du monde. On perd un rapport au savoir et à la connaissance. Le risque, lorsque nous ne sommes pas dans une société du langage, c’est le passage à l’acte ; on le constate avec la multiplication des actes terroristes.

Nous psychologues, on remarque un changement dans nos consultations ; nous avons moins de patients victimes de phobies et d’angoisses mais plus de patients qui passent à l’acte, sous forme de violence.

C’est quelque chose qui couve dans notre société, au bord de l’implosion parce qu’il n’y a plus ce rapport au langage.

On a besoin de mettre des mots pour pouvoir faire le deuil d’un travail, d’une expérience, d’une personne. C’est aussi par le langage qu’on dépasse cet état de manque. Or, aujourd’hui nous ne sommes plus dans le langage. Nous sommes dans l’achat, la consommation, dans l’action irréfléchie.

La définition même de l’humain est un peu altérée.

Twenty : Notre génération est marquée par un trouble identitaire dû à la déchéance des institutions qui fixaient les règles auparavant (école, religion etc…) Qu’est ce cela provoque ? Voyez vous un lien avec le retour des idéologies d’extrême droite, de la religion etc ?

S.D : Bien sûr. Quand il y a un sentiment de perte d’identité, les premières conséquences sont psychiques.

Puisque nous n’arrivons pas à trouver en soi une clé identitaire, on va chercher un objet pour combler notre manque. Ceci explique l’augmentation des addictions. La première conséquence directe de ne pas avoir de sentiment d’identité bien construite, c’est l’absence de limites. On a besoin, pour se sentir investi et construit, d’avoir des limites.

On a l’impression de nos jours que l’individu se dissout dans l’espace virtuel, social et politique, qu’il ne sait plus trop qui il est.

J’ai tendance à dire qu’il y a une « borderlanisation » de la société. On devient tous des borderlines, des états limites. Nous ne supportons pas le manque.

On a des idéaux tous extrêmement forts, mais qui ne font pas sens. Ce sont juste des illusions pour nous faire tendre vers un but. Nous sommes des êtres fragilisés.

Cependant, je ne pense pas que la génération de Marie-France Castarède était plus équilibrée. Il y avait d’autres symptômes, d’autres façons de ne pas aller bien. De la même manière, je pense qu’elle vivait dans une société extrêmement névrotique. C’était tout l’inverse d’aujourd’hui. La femme ne pouvait pas divorcer, ne pouvait pas ouvrir de compte en banque sans l’accord de son mari, les minorités étaient asphyxiées, on ne choisissait pas le boulot qu’on voulait. C’était une société extrêmement inhibante.

Aujourd’hui, on est borderline, on cherche nos limites. C’est une autre expression symptomatique. On est libre parce qu’on veut à se personnaliser, on refuse les carcans. On est très critique à l’égard des politiques, nous sommes la génération du scepticisme. Parfois on devrait plus étayer nos propos, être moins brouillon pour avoir du contenu et donner notre avis sans être dans le pulsionnel, mais on a une force d’opinion.

Twenty : Est ce une génération perdue ou au contraire, libre ?

S.D : C’est extrêmement compliqué, c’est un peu des deux. Libre et captive à la fois, ça dépend sur quel aspect.

Twenty : Dans votre livre, vous dépeignez une société noire où les valeurs se perdent au profit de l’individualisme et de l’hyperconsommation. Où situez-vous les jeunes là-dedans, eux qui n’ont (pour la plupart) aucun pouvoir d’achat ?  Quel type de consommation alors pour eux dans la société moderne ?

S.D : Consommer ce n’est pas simplement avoir de l’argent pour aller faire les magasins et s’acheter pleins de trucs. Consommer, c’est aussi consommer de l’écran, une consommation visuelle. Consommer des shoots d’adrénaline médiatique. On « consomme de l’info ». Consommer du corps, investir dessus, faire beaucoup de sport, consumer et consommer son corps. Consommer des relations affectives. On le voit avec Tinder. Je ne dis pas que la génération d’aujourd’hui est une génération d’obsédés sexuels, par contre je pense qu’elle a plus de mal à supporter la solitude, et qu’il y a une sorte de besoin d’affection, un besoin d’être en couple.

La jeunesse est née dans cette hyper modernité, dans cette accélération du culte de l’urgence, de la consommation effrénée.

On lui reproche beaucoup de choses à cette jeunesse, mais elle essaye surtout de s’adapter à un monde qu’elle n’a pas construit elle-même. Elle n’a pas engendré le monde dans lequel elle est née. L’hyper modernité, elle n’en est pas la responsable. Ce sont les générations précédentes.

Twenty : Globalement, vous insistez sur la montée en puissance de toutes les formes d’agressivité et de violence dans notre société. Mais n’était-il pas de même 15, 20, 25 ans en arrière ? Qu’est-ce qui change aujourd’hui plus qu’avant ?

S.D : Cette question est fondamentale. J’ai l’impression qu’aujourd’hui qu’il n’y a pas d’ennemi clairement identifié. Bien sûr il y a Daesh etc. Mais moi, je reçois en consultation des jeunes qui font du harcèlement scolaire meurtrier, c’est-à-dire qui pousse l’autre à se tuer. Ils ne sont pas engagés dans un camp politique ou autre, pourtant ils tuent. La montée en puissance de l’incivilité, des passages à l’acte hétéro agressif, des intolérances n’est pas liée à un mouvement politique.

Ce malaise est lié à la crise du sens contemporain. On ne sait pas comment se trouver un sens, comment se construire, on ne sait pas comment s’individualiser parce qu’il y a un effritement des grandes instituions (religieuses, politiques)

Tous ces grands principes fondateurs se sont écroulés. Depuis on s’est retranchés sur nous-mêmes.

Finalement, c’est une guerre de tous contre tous. Nous sommes tous individualiste et on peut tous passer à l’acte contre un autre. On peut épouser bien des causes de violences aujourd’hui, bien des façons de combattre l’autre et de détruire l’autre. Bien sur, la guerre n’était pas mieux avant. 39-40 n’était pas mieux. Mais cette violence diffuse, immanente et émanant, qui poisse sur tout, qui imprègne tout, c’est nouveau. Surtout le fait qu’elle soit intégrée à nos relations humaines aussi facilement. Cette espèce de pulsion de mort revient très facilement dans nos échanges avec les autres, dans nos confrontations.

On a le sentiment d’une société explosive parce qu’elle n’a pas d’appui. C’est le prix à payer pour le Narcisse contemporain. On a désinvesti les grandes unités de sens et on s’est retranché sur nous-mêmes.

Du coup, l’autre devient un ennemi. Nous sommes loin de la guerre bipartie de l’époque (les gentils et les méchants). Ça a changé. Quand vous allez sur les réseaux sociaux, la violence extrême peut surgir pour un rien, parce que quelqu’un va donner une opinion différente de soi. Nous n’arrivons plus à être dans ce rapport au langage qui consiste à mettre en forme une pensée et se remettre en question. Désormais, on veut une pensée magique, on veut être d’accord, alors que ce n’est pas ça penser. Penser c’est accepter la différence, admettre le dissemblable, grandir ensemble, pouvoir échanger. C’est ça finalement réfléchir et évoluer.

Twenty : On le sait, la génération Y et Z font une utilisation à outrance du téléphone portable et des réseaux sociaux. « Communiquez, puisque vous le pouvez plus que jamais ! «  écriviez-vous. Pourtant, il semble que nous n’avons jamais été si peu entouré. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

S.D : J’appelle ce phénomène « désapprendre l’autre ». Chez les psys on constate tous aujourd’hui qu’il existe une crise du lien, et qu’il y a un paradoxe ; nous n’avons jamais autant joui d’outils de communication aussi puissants. Pourtant nous n’avons jamais été autant isolé. À force d’être derrière nos écrans, de rêver l’autre, de le concevoir, de le deviner par le biais de son alter ego (parce que ce qu’on dit sur les réseaux n’est pas exactement nous), nous perdons le lien.

Une rencontre avec l’autre induit une méta-communication : une gestuelle, des odeurs, des sons, tout un tas d’interactions extrêmement physique et psychique subtil qui n’existe pas dans le réseau. Ce qui explique que nous sommes retranchés en nous-même, face à l’écran. Loin de cette altérité qui continue d’exister, loin de nous, elle-même derrière son écran. C’est pour ça que je dis qu’on « désapprend l’autre » ; à force de nous adresser à un écran plutôt qu’à une altérité, on oublie ce qui en fait la définition.

Twenty : C’était quoi avoir 20 ans en 1950 comparé à aujourd’hui?

S.D : Avoir 20 ans en 1950 c’était une forme d’insouciance. C’était une insouciance poétique, romantique mais qui n’était pas réelle. Il y avait un grand respect de l’autorité. Un goût pour les lettres, la culture et les études qui étaient beaucoup plus fort. Pour eux, ils étaient plus faciles d’investir la culture parce que les objets n’étaient pas omniprésents. C’était une génération qui pouvait rêver.

Notre génération est un pari pour le futur, plus que jamais. On peut changer les choses. On peut arrêter l’accélération sociale du temps, on peut arrêter de consommer tout le temps, il y a d’autres manières d’être humain. C’est un message de résistance envers la société. On a fait ce livre pour se rendre compte de ce qui ne va pas dans le monde et essayer de s’améliorer.

Twenty : Un mot pour les « Twenties » ? 

S.D : Débranchez. Sortez voir des amis. Lisez. Boycottez les écrans. Ralentissez le temps. Faites des choses simples, mais vivez-les pleinement. Appréciez la fugacité du moment présent.

Le nouveau malaise dans la civilisation. Editions Plon.

Propos recueillis par Lydia Ménez, 21 ans, étudiante.

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