Je me voyage, Le Soir, Kerenn ELKAÏM

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Julia Kristeva: «Je suis une chercheuse d’humanité»

LE SOIR, PAR KERENN ELKAÏM

Il émane de Julia Kristeva un éclat particulier, mais cette intellectuelle admirée refuse de se laisser enfermer dans une image. Discrète et pudique, elle a renoncé à l’autobiographie classique pour privilégier des entretiens avec un jeune auteur, psychologue clinicien, Samuel Dock. Un dialogue nourri de respect et de complicité. Je me voyage (Fayard) nous fait partager l’existence et les pensées d’une femme de lettres multidisciplinaire, révélant sa force et sa fragilité. Kristeva nous reçoit chez elle, à Saint-Germain-des-Prés, dont elle a connu le bouillonnement intellectuel lors de son arrivée à Paris. « J’avais trois sous en poche, mais il y a eu plusieurs hasards heureux dans ma vie. »
La jeune fille, venue de Bulgarie, était familiarisée avec les Lumières, alors elle s’est parfaitement intégrée à l’esprit de Barthes, de Lévi-Strauss, du nouveau roman ou de la revue Tel Quel, menée par Philippe Sollers. Il devient son mentor, sa Muse et l’homme de sa vie. Malgré la culture omniprésente, Julia a eu le sentiment « d’appartenir à la marge des Balkans. » Outre la psychanalyse, la langue française lui a offert, « une dimension sensorielle, donnant chair à l’expérience humaine ». Élevée par un père médecin très croyant et une mère biologiste darwinienne, elle dit qu’ils lui ont « transmis le flambeau de la contestation, ainsi qu’une tête dure tant je suis mes idées avec obstination. Instinctive, j’aime le chemin de la liberté. » Très élégante dans un ensemble violacé, elle nous sert le thé avec une générosité, une bienveillance et un sens de l’écoute aiguisés.

Ces mémoires s’intitulent « Je me voyage ». L’écriture constitue-t-elle une boussole ?

Je suis enracinée dans le pays d’où je viens, la Bulgarie. On y célébrait « La fête de l’alphabet » qui m’a donné un sens mystique de l’écriture. Pour nous sortir de l’intestin de l’enfer communiste, mes parents m’ont inscrite à l’école maternelle française. L’esprit de survie passait par la culture, qui permet de trouver sa place dans le monde. L’écriture est une boussole, un chemin. Je m’y perds parfois, mais je suis toujours en route. Cette traversée des frontières comprend une interrogation permanente et une effervescence dans divers domaines. Mon désir de comprendre et de fouiller les choses doit être un vice excessif (rires). L’écriture est une expérience fondatrice aux capacités résurrectionnelles. Cette renaissance se retrouve aussi dans la psychanalyse qui nous rend plus créatifs.

Vous sentez-vous une « exilée en perte d’identité » ou une « étrangère observant le monde », comme le note Samuel Dock ?

Je pense « qu’on est étranger à nous-mêmes », surtout en France. J’aime ce pays, mais son refus de l’étranger s’avère brutal (cf. le FN), sournois ou civilisé. L’époque se referme. On pointe mon accent, alors que je pensais être intégrée. Les dernières élections révèlent une France anxieuse et humiliée, affirmant son identité. J’ai peur que ça dégénère… Nous, les intellectuels, les politiques et les psychanalystes devons accompagner les gens. J’agis auprès de jeunes radicalisés, en perte de repères. Incompris, ils ont du mal à exprimer leurs blessures. Les Lumières ont décrété que la religion est archaïque, or elle est toujours vivante. Flattant les bas instincts et les pulsions mortifères, elle constitue une réponse à la honte. Loin d’être optimiste, je suis une pessimiste énergique !

Votre famille vous a transmis que « la contestation est inhérente à la vie ». Etes-vous une rebelle féministe ?

La liberté des femmes reste un combat, mais je suis une féministe atypique. Les mouvements libertaires du XIXe ou du XXe siècle me semblent figés. Dans mes essais, j’ai choisi trois génies féminins : la philosophe Hannah Arendt, la psychanalyste pour enfants Mélanie Klein et l’écrivain Colette. L’épanouissement des femmes passe par le bonheur et l’esprit de partage.

Votre bonheur est lié à Philippe Sollers. Son amour vous a-t-il révélé à vous-même ?

Mon mari a l’image publique d’un écrivain médiatique et libertin, or c’est un être secret, travailleur, fragile et écorché. Ce père attentif se réfugie dans la famille. Il m’a permis de développer ma différence, ma liberté et mon travail. Philippe m’a montré la voie de l’humilité. Nous partageons une belle complicité intellectuelle, épidermique, sensorielle, orgasmique. Il m’a appris à ne pas m’appesantir sur les obstacles et à prendre soin de la liberté de l’autre. Si l’amour dure, il est hors du temps. Ma famille m’a évité de devenir « un rat de bibliothèque ». J’aime aller vers les autres, m’approcher des fragilités, m’ouvrir à l’imagination.

Concernant votre fils David, vous avouez qu’on « n’imagine pas comme il est difficile de se tenir droit quand on a un enfant pas comme les autres. » Quel sens donne-t-il à votre existence ?

La maternité, l’amour et la psychanalyse sont les piliers de ma vie. Ma mère m’a enseigné à « ne pas couver les enfants, mais à leur donner des ailes ». David souffre d’une maladie neurologique orpheline, autant dire une épée de Damoclès. Mon fils m’a offert « l’énergie du survivant ». Cette vitalité contagieuse m’a rendue plus attentive à la souffrance d’autrui. Grâce à David, j’ai déployé une chose dont je ne me sentais pas capable : l’humanisme. De par cette expérience initiatique, je ne suis pas une intellectuelle, mais une chercheuse d’humanité. J’accompagne les exclus, les fragiles et les mal-aimés, mais ce sont mes patients qui m’éclairent.

Le combat pour les handicapés commence-t-il par un changement de regard ?

Oui, car changer son regard signifie ne pas avoir peur d’une personne « différente ». Je mène une lutte pour modifier cette société calculatrice et individualiste, lancée dans une compétition déshumanisée. Elle ne sait plus comment accompagner notre peur de la mort. Les plus fragiles (les malades, les pauvres, les seniors…) nous obligent à revoir le pacte social. Il ne faut pas considérer la personne handicapée à partir de son défaut, mais à partir de sa singularité et ses capacités créatrices.

Qu’est-ce qui vous rend singulière ?

Impossible de me définir, c’est pourquoi j’écris des romans. Ce désir de construction me situe à mi-chemin entre la fiction et la réflexion. Mon fils me dit souvent « Je rêve donc je suis ». J’espère qu’il pourra continuer à vivre quand je ne serai plus là.

Le Soir, 22 décembre 2016

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