Atlantico : Petit dialogue intergénérationnel sur le lien mère-enfant

Alors que l’on évoque des fractures entre les générations, ce livre donne la parole à deux psychologues d’époques différentes. Ils analysent leurs mécanismes sociaux, culturels et psychologiques. Extraits de « Le nouveau choc des générations » de Marie-France Castarède et Samuel Dock aux éditions Plon (1/2)

Marie-France Castarède. J’ai la conviction que l’image du corps s’élabore très précocement, à l’âge où l’on est bébé. Le corps trouve sa représentation dans la manière dont la mère accueille son bébé, le corps de son bébé, car le corps, ce n’est pas seulement les tissus, les os, les organes : c’est un ensemble. Une apparence, certes, mais une apparence qui a aussi un intérieur. Les humains que nous sommes ont tous une représentation psychique de leur corps. Bien sûr, on peut évoquer la santé du corps et de ses organes.

 Mais finalement, on ne parlera des organes qui sont à l’intérieur du corps que si, par difficulté ou par maladie, ils sont touchés. On dira alors : « Ah ! Zut, j’ai mal au foie », ou encore : « On a détecté une faiblesse dans mon genou ». Le corps, initialement, correspond à une manière d’être avec soi-même. Je crois à l’unité psyché-soma.

Samuel Dock. Le corps sans psyché n’existe pas. Nous sommes un « tout ».

M.-F.C. Sigmund Freud écrit en 1923 que « le Moi est d’abord et avant tout un Moi corporel ». Après lui, Donald W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste, a décrit l’intégration de l’esprit et du corps comme une collusion psychosomatique : il se réfère à la « psyché qui habite le soma ». Celle-ci décrit l’issue réussie du processus de personnalisation advenu grâce aux soins de la mère, qu’il a appelé le holding et le handling. C’est le temps de la dépendance absolue, lorsque la mère, saine mentalement, est dans un état de préoccupation maternelle primaire.

Ces deux modalités passent par une série d’identifications mutuelles entre la mère et son bébé qui permettent l’intégration réussie du Self. Si la mère n’a pas été capable de prendre et de manipuler (handling) le bébé suffisamment bien durant la phase où elle le tient (holding), il ne sentira jamais qu’il fait un avec son corps : survient alors un clivage esprit-corps. La maladie psychosomatique est le symptôme de quelque chose qui s’est mal passé au cours de ce premier développement émotionnel de l’individu.

S. D. Ou d’autre chose! Si je partage votre opinion quant à l’importance du premier corps à corps, celui avec la mère, je ne crois pas que l’ensemble des pathologies psychosomatiques témoigne uniquement d’un écueil de cette relation archaïque.

M.-F. C. Pour Winnicott, dans un développement sain, la psyché et le soma ne sont pas distinguables l’un de l’autre chez le bébé et chez l’enfant en pleine croissance. Pour l’individu bien portant psychiquement, il est naturel que le sentiment d’être soi fasse partie intégrante du corps. Par conséquent, le noyau du Self, qui est issu d’une relation précoce mère-enfant, est constitué par l’intégration du corps et de l’esprit. Ainsi,Winnicott fait référence à l’identification totale de la mère à son bébé. Si toute cette période se passe bien, le bébé connaît un sentiment continu d’exister et un sentiment d’identité inscrits dans son corps. Pour Winnicott, le pire des environnements est celui qui change de manière imprévisible. Cela amène à une défense par l’intellectualisation : l’enfant peut alors édifier un « faux Self » intellectuel.

S. D. Sans une mère suffisamment bonne, capable d’exercer sa préoccupation maternelle primaire, cette bienveillance qui ne se fait jamais envahissement psychique, ces gestes adaptés qui doivent façonner le sentiment d’exister, l’identité corporelle même de l’enfant, il ne pourra jamais édifier son Self. Il ne pourra pas se sentir assez fort pour affronter entièrement la séparation d’avec la mère et accéder pleinement à l’indépendance. Il demeurera en faux Self. Cette expression porte sur « l’hyperadaptation de surface» de certains individus, c’est‑à-dire l’aménagement de relations de complaisance aux autres, des relations adaptatives, dénuées d’authenticité et de spontanéité. Au contraire du vrai Self qui s’enracine dans une subjectivité chaque fois unique et irremplaçable, qui témoigne de la confiance que le sujet a en lui-même, de celle qu’il peut accorder aux autres.

Extraits de « Le nouveau choc des générations » de Marie-France Castarède et Samuel Dock aux éditions Plon, 2015

Cet extrait est disponibles sur Atlantico

 

 

 

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