Garoupe : « une magnifique discussion à deux voix »

Titre : Le nouveau choc des générations

Auteurs : Marie-France Castarède et Samuel Dock

Éditeur : Plon

Le temps, le temps, le temps et rien d’autre
Le tien, le mien, celui qu’on veut nôtre
Aznavour

Commençons tout d’abord par présenter les auteurs de cette magnifique discussion à deux voix.

Honneur aux dames : Marie-France Castarède, née en 1940 (je ne donne pas l’âge par impolitesse mais parce qu’il me semble être une composante essentielle de la qualité du livre), est psychanalyste et professeur en psychopathologie.

Honneur aux jeunes : Samuel Dock, né en 1985 (nous reviendrons plus tard sur cette jeunesse brillante à vous filer des complexes pour le peu de reste de votre vie), est psychologue clinicien.

Précisons d’emblée que l’une a été la prof de l’autre et qu’une dose non négligeable de respect et d’admiration de l’un envers l’autre sous-tend le livre qui se présente sous la forme d’une discussion, presque à bâtons rompus, entre Marie-France Castarède et Samuel Dock. Le lecteur a l’impression de rentrer dans une intimité, non pas par effraction mais en y étant invité, et de s’y trouver bien à son aise, en toute confiance. Tout a commencé quand Samuel Dock a revu son ancienne prof au cours d’une séance de dédicace et que l’idée d’un dialogue intergénérationnel a germé entre eux.

De ces rencontres est donc né ce livre, véritable échange entre deux personnes que plus d’une génération séparent et qui se livrent à un dialogue basé sur un triptyque qui fait la valeur et le sel de son contenu : le pilier de leurs propres connaissances théoriques, le pilier de leurs propres expériences professionnelles et le pilier de leurs propres vies.

Il y a une double idée forte à la base de tout le livre : le rapport au temps (sont découle à peu de chose près tous les autres rapports) et le fait de ne pouvoir faire abstraction du rapport qu’entretient une génération (en tout cas la génération postmoderne actuelle) avec son environnement social pour la comprendre et l’analyser.

Tout la première partie du livre se concentre sur le thème du corps et notamment le rapport du bébé d’abord au corps de sa mère puis à son propre corps. C’est à ce sujet très étonnant de voir théorisé ainsi sur le papier des choses qu’on fait (ou qu’on ne fait pas), en tant que parents, de façon totalement instinctive, sans d’ailleurs y être préparé d’une quelconque manière.

Samuel Dock et Marie-France Castarède développent, autour de la notion de « manque à être » (vulnérabilité affective et identitaire), l’idée que cette faille intervenant dans le développement psychique (de l’enfant mais je pense aussi qu’elle peut intervenir plus tard, ne faisant alors peut-être que révéler quelque chose qui préexistait) porte atteinte aux assises narcissiques de l’individu. Je m’arrête un peu sur ce dernier terme, central dans le livre dans la mesure où les auteurs tendent, à mon avis à raison, à insister sur le fait que les pulsions narcissiques que tout individu possède sont, dans la génération actuelle (génération Y des 20-30 ans), exacerbées, exagérées, outrancières. Ce qui constituait dans les générations précédentes le rapport aux autres et donc le rapport à soi – la recherche d’une altérité, d’un modèle identificatoire – n’est plus aujourd’hui qu’une quête individualiste : là où les générations précédentes cherchaient inconsciemment à créer une unité de groupe (unité de classe, unité de pensée…) ou au moins un sentiment d’appartenance à un groupe, la génération actuelle cherche à créer sa propre unicité au niveau de l’individu. Le tatouage n’est qu’une tentative de réappropriation de son propre corps et de sa propre image.

Le rapport à l’image est essentiel et ce quelle que soit la génération concernée. Ce rapport a par contre largement évolué dans la mesure où l’image permettait aux générations précédentes de fantasmer et de rêver en les oralisant et que la génération actuelle a perdu cette faculté de transcrire les images par le langage. La surabondance des images provoque un affaiblissement de la psyché des individus : l’addiction provoquée par cet afflux, la durée de vie de l’image, pratiquement nulle, et l’absence d’oralisation ne permettent plus à l’individu de bâtir sa psyché. Il me semble qu’on est passé d’une image-miroir (véhicule d’une histoire ou d’un affect dans lesquels un individu pouvait se reconnaître et se construire) à une image-mirage (image éphémère qui véhicule une fausse représentation, voire pas de représentation du tout, de l’individu). « La gloire du visuel signe le trépas du symbolique », dit Samuel Dock, « alors que celui-ci est essentiel pour la construction psychologique en cela qu’il crée et érige nos propres barrières sociales ». La transposition de l’image en langage est pourtant ce qui permet de passer d’une représentation désincarnée à une représentation symbolique personnelle et propre à chacun (ordre symbolique) qui nous permet de nous définir dans cette symbolique et donc de créer notre identité.

Le rapport au temps est donc une notion fondamentale qui fait largement défaut à la génération actuelle. Le culte de l’instantanéité, qui se manifeste entre autre mais pas exclusivement à travers la caractère éphémère des statuts Facebook ou tweeter ou le traitement de l’image sur-vitaminée et sur-accélérée dans les productions cinématographiques modernes qui ne laisse plus le temps de saisir ni l’intrigue ni ses implications, a provoqué la perte des repères temporels : seul le présent existe encore, le passé n’existe déjà plus et le futur existe déjà. C’est un référentiel de plus qui s’estompe. « Le présent est notre propre horizon, il contient à la fois son passé et son futur » : il est auto-suffisant mais ne permet plus de se projeter et l’individu reste prisonnier de son narcissisme sans pouvoir construire dessus sa personnalité.

L’ordre symbolique est également ce qui nous permet de dépasser une perte, de la sublimer. En l’absence d’ordre symbolique, la perte ne peut plus être objectivisée et devient une menace. Cela se répercute jusque dans la plus symbolique et symptomatique des pertes : la mort. Si on se révèle inadapté à gérer et à appréhender le présent et sa propre vie, on ne saura pas mieux gérer son rapport au futur et à sa propre mort (ou à celle d’autrui) : faire son deuil devient impossible, dans la mort comme d’ailleurs dans la rupture amoureuse (et Eros et Thanatos se rejoignent une fois de plus). Le travail de distanciation ou de séparation vis-à-vis de la perte de « l’objet » renvoie à la séparation d’avec la mère, prototype de toutes les séparations de la vie. Toute crise, toute séparation est un deuil qui est source de croissance et de vie : si l’être se trouve dans l’incapacité de faire son deuil, s’il le traduit en souffrance et en pathologie, cela vient de failles dans le déroulement du processus de deuil ou de distanciation.

La notion de dépassement de la rupture (ou d’incapacité de dépassement de la rupture) se matérialise également dans les notions de couple et de sexualité dont les frontières ont beaucoup bougé. La relation amoureuse se construisait petit à petit autour de l’idée que les différences de l’autre étaient fondatrices d’une relation durable, perpétuellement renouvelée par l’imprévu, la surprise, la découverte. Elle semble aujourd’hui se construire dans le mimétisme : on se cherche soi-même (il suffit de voir le succès des sites de rencontre associé au fait qu’ils reposent tous sur la création d’un profil basé sur des critères qui vont servir à associer des profils identiques entre eux). La recherche d’un idéal immédiat (on en revient encore une fois au rapport au temps qui est bouleversé : on n’a plus le temps d’échouer, d’essayer, de tâtonner) et parfait conduit inévitablement à une déception qui se traduit dans les faits par une augmentation des ruptures et divorces. Si ce dernier était générationnellement lié à un mal-être il est aussi lié à un sentiment de déception par rapport à l’idéalisation de l’autre qui n’est autre qu’une idéalisation de soi. La nouvelle génération se projette et s’identifie à l’autre d’une manière plus totale qu’avant.

De la notion de couple, Samuel Dock et Marie-France Castarède en viennent naturellement à parler de la famille.

La famille n’échappe pas au nouveau diktat de l’individu. Narcisse a pris le pouvoir dans toutes les strates de la société et la mise à mal de l’idéal de couple qui trouvait sa concrétisation dans la famille avec la présence d’un ou plusieurs enfants a provoqué la lente dislocation de la structure familiale telle qu’elle était idéalisée par les générations précédentes. L’engagement n’est plus le même. Existe-t-il encore ? Les questions du rôle des parents, de leurs positionnements et attitudes vis-à-vis de l’enfant, de l’enfant-roi (tirant sur le tyran) restent plus que jamais d’actualité.

Il reste de ce livre, outre tout un tas de notions essentielles et de questionnements importants, le sentiment d’avoir partagé quelque chose avec deux esprits brillants et intéressants : par leur savoir, leur façon de poser les choses et de parler, parfois très simplement et parfois de manière absconse pour un « non-professionnel de la profession » mais toujours intelligemment, de concepts fondateurs, leur capacité à critiquer leurs prédécesseurs, à les remettre en perspective, leur talent à confronter leurs propres approches de leur métier et de leur vie, leur respect et, je le crois, tendresse, l’un envers l’autre, leur humanité et leur humanisme.

Parmi les interrogations qui demeurent reste celle de la définition de la génération. Les auteurs, me semble-t-il, n’en livrent pas vraiment une, du moins satisfaisante. Il y est question de la génération des 20-30 ans (génération Y, celle de Samuel Dock) ou de la génération de Marie-France Castarède. Où dois-je, moi, me situer, avec mes 40 ans légèrement passés ? Au-delà du grand écart intergénérationnel entre celle de Samuel Dock et celle de Marie-France Castarède qui en laisse de côté une ou deux qui pourraient peut-être expliquer le glissement qui s’est opéré en une soixantaine d’année, il me semble que la notion elle-même de génération n’est pas la même et a évolué. De ce que rapportent les auteurs, j’ai la sensation qu’on est passé d’une génération à peu près homogène à la cohabitation aujourd’hui de plusieurs sous-générations comme autant de sous-groupes ou de sous-catégories.

Les auteurs parlent d’individualisation, de narcissisme (celui-ci étant constitutif de notre essence tant qu’il reste contenu dans une certaine mesure). Il m’a semblé à la lecture de ce livre que tout cela cache un mal-être profond propre aux nouvelles générations (celle de Samuel Dock mais aussi et surtout la suivante) : le manque de confiance en soi et l’impression d’injustice. C’est ce pour quoi je me bats constamment auprès de mes enfants. En essayant de ne pas en faire des êtres surprotégés, nous essayons avec mon épouse de pointer, en même temps que leurs erreurs (et, pour reprendre un des chevaux de bataille de Samuel Dock, en leur expliquant par le langage les tenants et aboutissants de leurs erreurs), ce qu’ils sont et ce qu’ils font de bien.

Pour moi (et pour eux aussi), « l’enquête » de Samuel Dock et de Marie-France Castarède couvre un ensemble de thèmes cohérents et globaux mais elle n’est pas encore achevée…

« Dans une société où l’individualisation importe plus que la parole d’autrui, ou l’avoir consomme l’être, où l’hédonisme se fait culture de l’esprit, où la sensation se confond avec l’émotion, et le besoin avec le désir, où le moindre échec est vécu comme une perte, où la moindre perte est ressentie comme une blessure, nous pouvons mesurer toute la fragilité de ma génération. L’envergure de son handicap. Le mutisme du sens. Le poids de l’absence. »

L’article est disponible ici

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