Interview pour le Point.fr : « Génération Y, génération narcissique »

Le Point.fr – Publié le 26/02/15 à 06h04
Génération Y, génération narcissique
Le conflit entre les générations ne s’est jamais résolu. Pire, il s’amplifie. Deux psychologues que quarante ans séparent s’allongent pour révéler leurs différences.

Selon Marie-France Castarède (née en 1940) et Samuel Dock (né en 1985), le conflit entre les générations s’est amplifié ces dernières années .
Propos recueillis par Clément Pétreault

Il fallait bien deux auteurs tant la tâche est ardue. Après la sociologie et l’économie, c’est au tour de la psychanalyse de mettre des mots sur l’incompréhension qui sépare la génération « Y » de ses ainés. Le temps d’un dialogue de 370 pages, Marie-France Castarède (née en 1940) et Samuel Dock (né en 1985) ont allongé leurs générations respectives sur le divan. Narcissime rampant, technophilie galopante, mondialisation assumée… Ils tentent de percer la psychologie d’une jeunesse en pleine mutation. Nous avons interrogé les auteurs de ce « nouveau choc des générations ». Entretien croisé.

Le Point.fr : À quoi ressemblent les jeunes adultes de la génération « Y » ? Qu’est-ce qui les différencie de leurs parents ?

Marie-France Castarède : Je crois que nous sommes d’accord pour dire qu’aujourd’hui, la pensée organisée autour du langage n’est pas assez présente. Samuel, qui appartient à cette génération, me dit : « Nous sommes des Narcisses ». Dans cette nouvelle génération, l’image est omniprésente et les contacts sont multiples. Mais cela n’est pas synonyme de stabilité ni de transmission. La culture s’appuie sur un savoir, sur des références. Or, il me semble que ce sont des préoccupations assez absentes en ce moment. Je parle pour ma génération, mais il me semble que nous avions un respect et une admiration pour les maîtres. Nous vivions dans ce que Freud appelait la triangulation, le rapport à l’autorité.

Samuel Dock : On a tendance à caractériser la génération Y par son apparition dans l’ère numérique, à la réduire à son goût pour les jeux vidéo ou pour l’écologie. J’ai souhaité briser ces représentations. Pour montrer les côtés borderlines, voire cyclothymiques des 20-30 ans d’aujourd’hui. On assiste à des transformations massives de leur rapport à l’autre et à soi. Leur identité se construit avec un narcissisme dont les sociologues et les psychologues pointent l’essor. Il s’agit d’une génération qui porte tous les paradoxes de l’hypermodernité, c’est ce qui la distingue considérablement des précédentes. Aucune autre avant elle n’a porté cet hyperindividualisme, cet hédonisme « de survie » qui appelle à la jouissance pour contrer l’angoisse. Le narcissisme est à entendre comme un retranchement de l’individu sur lui-même. Au prix d’un nihilisme anxieux.

Quelle société dessinent-ils ?

Marie-France Castarède : C’est difficile de l’anticiper. Je suis sensible à ce qu’exprime Michel Serres dans son livre Petite Poucette. Il y écrit que l’on assiste à un grand changement de civilisation, que l’évolution est irréversible. Toute grande révolution instaure du flou et du bouillonnement. Je veux croire que des valeurs et la pensée structurée pourront resurgir.

Samuel Dock : Je ne partage pas du tout l’optimisme de Michel Serres. Là où il remarque l’habileté à s’emparer d’outils technologiques complexes, je pointe la place bien trop importante que prennent ces derniers, au risque d’oblitérer l’autre. Il s’agit à mes yeux de « béquilles narcissiques » qui visent à camoufler la place dévolue au manque. Nous sommes des êtres désirants parce que nous naissons inachevés. La société hypermoderne prétend pouvoir nous aider à dépasser, à combler cette partie fondamentale de notre être à l’aide d’objets, d’images, des prodiges de l’hyperconsommation. C’est en réalité à cet instant que l’angoisse surgit : lorsque manque le manque ! Seul le langage nous permet d’apprivoiser le manque. Mais sa liquidation ne nous prive pas seulement d’un appui essentiel qui permet d’affronter les deuils de la vie : il engendre une montée de la violence. Lorsque les mots font défaut, que manquent les intermédiaires entre la capacité de représentation et les pulsions, c’est là qu’émerge le danger de faire vaciller la société, de chercher des identifications aux plus mauvais endroits. C’est l’enjeu de notre travail : montrer que le « nouveau choc des générations » préfigure d’importantes transformations civilisationnelles.

Vous évoquez les travaux de l’anthropologue Margaret Mead, qui parlait en 1971 de la nécessité de rétablir le dialogue entre les générations. 40 ans plus tard, a-t-on réussi ?

Marie-France Castarède : J’ai découvert Margaret Mead grâce aux cours de Didier Anzieux. Cette anthropologue américaine disait qu’arriverait un moment de l’histoire où ce seraient les jeunes qui enseigneraient à leurs parents. C’est ce qu’elle appelait la société préfigurative. Nous y sommes. Son intuition est remarquablement confirmée. Ce livre, écrit à quatre mains, s’est construit dans un dialogue spontané. Nous sommes tous deux attachés à l’idée qu’à partir du moment où il y a une écoute de l’autre, le dialogue sincère est possible.

Samuel Dock : Marie-France et moi nous sommes beaucoup affrontés. Nous n’avons pas trouvé de terrains d’entente dans des « valeurs », mais dans l’affect, en partageant notamment le récit de certains moments douloureux ou plus joyeux de notre existence. Ce que j’ai pu reprocher à Marie-France, c’est un certain idéalisme. La promotion d’un idéal d’opulence édifié après la guerre. Aujourd’hui, ma génération se fait le dépositaire de tous ces non-dits que j’expose dans notre livre. Nous pouvons, comme le rêvaient les générations marquées par la pénurie, consommer, jouir, au risque de nous consumer, jusqu’à l’asphyxie. Un dialogue des générations est possible, mais il doit explorer aussi bien l’évident, le manifeste, que tout ce qui se refuse de prime abord à la conscience.

Comment expliquer cette rupture ? Pourquoi des générations ont-elles décidé de couper les ponts ?

Marie-France Castarède : Il me semble que dans les relations parents-enfants aujourd’hui, il y a rupture plutôt qu’échange. Oui, Mai 68 a eu sa part dans cette situation. Mais il n’y a pas que cela. Cette génération est la première à être mondialisée. Chaque pays et chaque culture sont confrontés à ces difficultés de dialogue. Il ne faut pas non plus négliger la part d’Internet dans cette exubérance du lien à l’autre. Ce lien est désormais horizontal, la génération d’au-dessus qui peut sembler désuète. Pour moi, Internet doit être au service de la pensée et du langage. Alors que pour les jeunes générations, ce n’est que source de l’instantanéité. Je trouve cela superficiel, voire inauthentique. Mais nous sommes un peu en désaccord avec Samuel sur ce point…

Samuel Dock : Il y a un facteur qu’on ne peut négliger : l’accélération sociale du temps. Les différences intergénérationnelles sont littéralement broyées par le présentisme, la contraction temporelle à laquelle nous sommes tous confrontés. « Le tout, tout de suite » qui dicte nos comportements fait de véritables ravages dans notre rapport à autrui. Nous avons aujourd’hui des moyens de communication ultraperformants, et pourtant, jamais il n’a semblé si difficile de se mettre en lien, de tendre vers l’autre. Les générations passées et présentes ont pourtant beaucoup à s’apprendre, pour ne pas demeurer prisonnières du choc. Pour qu’en émerge ce sens que ma génération désespère de trouver.

Le Nouveau Choc des générations, de Marie-France Castarède et Samuel Dock, aux éditions Plon, 370 pages, 19 euros.

l’article original est ici.

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