Ex nihilo. Mon texte pour l’exposition.

J’ai eu le plaisir d’écrire le texte de clôture du catalogue de l’exposition Ex Nihilo. Le voici, accompagné de quelques images:

 

« Nous gisions déjà au plus profond des maquis quand tu

t’es enfin approché en rampant.

Mais nous ne pouvions pas ténébrer vers toi :

il régnait la contrainte de lumière ».

Paul Célan, Contrainte de lumière (Lichtzwang),

 

Je me tiens droit devant eux, calme et concentré, peut-être trop attentif à mon saisissement, à l’émotion à naître. Je les regarde dans leurs cadres, fixés sur le mur blanc, et je réalise que c’est moi que j’attends, mon affect, mon émoi, mon sursaut cérébral. Les tableaux sont bien alignés, l’atmosphère me berce et dans la torpeur de cet éclairage délicat, un peu las, j’épie mon reflet, je l’appelle des souterrains de ma vigilance. Après tout, le processus semble immuable. Le public se déplace, il paye son entrée, on lui accorde son petit, son adorable tremblement. S’il estime s’être trouvé sans effort et sans heurt, avoir recouvré avec satisfation le beau confort de son espace d’existence familier, il sourira puis s’en ira, inchangé mais suffisamment diverti. Pas cette fois-ci.

Je me tiens droit devant eux, devant tous ces visages ; je plonge mon regard dans leurs orbites caverneuses ; je ne parviens pas à m’en détacher, ; je m’y perds ; je m’oublie et me déleste du poids mort de ce que j’étais venu chercher, des désirs consensuels. Je parcours une à une les blessures de leur chair glacée, j’apprends la langue de leurs stigmates habiles. Je fais mienne leur posture, brisée, cassée, atrophiée, ces étreintes tourmentées. Je devine le message que porte leur expression, la peine, cette mélancolie qui chevauche les limites de la détresse, l’espoir aussi, parfois. S’efface tout le blanc alentour tandis que l’éclairage révoque sa délicatesse. Les cadres s’étendent, grandissent, envahissent les murs et je me laisse absorder par ces merveilleuses obscurités. Les villes révoltées de Gaspard Schlum glissent dans notre territoire aseptisé, les anges déçus de Stepk et les âmes éléctriques d’Isabelle Vialle passent la tête par l’entrebaillement, remuent un peu et nous scrutent à leur tour, nous interpellent sur cette condition que nous voulons humaine, sur l’idéal sénescent d’une société trop gourmande et vaniteuse, cannibale. Les tableaux disparaissent, ils se font déchirure, béance cicatricielle sur une réalité négligée, fenêtres ouvertes sur d’autres sensations, d’autres dimensions, appel d’air salvateur, invitation au voyage, conjuration du Moi, fable vitale. Il n’y plus d’artifice, plus de routine sur laquelle s’appuyer pour dompter l’inconnu, plus d’univers extérieur, plus d’espace qui soit réellement beau et confortable, plus de divertissements cafardeux. Je me laisse emporter pour de bon. Je n’attends plus rien, j’existe enfin. Ici s’éteignent les reflets, ici se taisent les langues du narcissisme contemporain, ici se fracassent sans un bruit les envies infécondes d’une éthique consumériste qui a même avalé l’art. Je m’attache à ces personnages, à tous ces prophètes de lendemains qui doivent demeurer incertains, pour qu’il soit possible de douter, d’errer, ces témoins de la grâce, cette faveur narrative qui nous accorde de nous trouver, lors d’occasions précieuses, dans les méandres du Verbe.

Ces homoncules disent l’absurdité du présent, ils rappellent l’inconfort nécessaire du nihilisme contemporain, que la vérité se saisit au hasard. Ils expriment dans leur corps le deuil du grand absent, le langage, qui ne peut être qu’un fait de l’organisme quand la lumière abrasive de la civilisation de l’image s’étend, quand les simulacres débilitants prennent la place du cœur, de l’Autre, de ce qui vaut encore la peine de vivre, de cotoyer nos semblables, de faire croiser nos solitudes.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, perdu avec eux, réuni avec eux, à échanger dans la force de nos souvenirs, à puiser dans cet instinct partagé. Lorsque je quitte « ex nihilo », le monde tarde à retrouver son vacarme, son vide, sa contrainte de lumière. Je demeure quelques temps encore dans les bras de ces ombres. Quand je ferme les yeux, je les vois toujours et, parmi eux, je figure. Humain.

Samuel Dock, Paris, le samedi 5 avril 2014

L’exposition Ex Nihilo se tient depuis le 5 avril à la galerie de l’Ensemblier, au Mans 21 place de L’éperon, et s’achèvera le 27 avril. Vous y retrouverez des oeuvres de Jean-Christophe Fischer, Helenne Lagnieu, Theo Munch, Gaspard Schlum, Stepk et Isabelle Vialle.

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