LCI, Interview : « Pourquoi notre bonheur d’être champion du monde sera (hélas) de courte durée. »

Merci à Romain le Vern. L’article original est disponible ici

ALLEZ LES PSY – Depuis ce dimanche, la France est championne du monde de foot. Mais passé l’euphorie et l’ivresse, les Français devront affronter une étape malheureusement obligatoire : le retour au réel. Pour autant, sommes-nous obligés de céder à la désillusion ? S’agit-il d’une « négativité » très française ou d’un symptôme de notre époque ultra-connectée ?

De retour en France, les Bleus ont été accueillis en grande pompe sur les Champs-Élysées avant de rejoindre Emmanuel Macron à l’Élysée. Une foule bleu-blanc-rouge noyée dans les nuages des fumigènes a chaviré de bonheur à la vue de ses 23 héros, arrivés quelques heures plus tôt à Roissy, auréolés du deuxième titre mondial de l’histoire des Bleus vingt ans après celui de 1998. Aux anges donc. Mais pour combien de temps ?

Selon le psychologue Samuel Dock, la « désillusion française » apparaît comme inéluctable : « Après un show aussi euphorisant d’adrénaline, la descente de l’après-victoire se révèle fatalement un peu brutale. C’est comme un retour aux principes de réalité.  En suivant la victoire des Bleus, c’est « nous » qui avons gagné, c’est « nous » qui sommes les meilleurs. On quitte cet état confortable de régression, rappelant l’indistinction primitive de l’enfant avec sa mère, où l’on faisait corps avec le groupe. Sortir de ce mouvement, de ce principe de plaisirs qui vise à satisfaire la moindre excitation dans l’immédiateté, n’est pas très agréable. Vous savez pourquoi ? Parce que ça nous renvoie à cette idée que l’être humain n’est pas solidaire par nature. »

Les manifestations tapageuses de dimanche tenaient plus des sensations que des émotions.Samuel Dock, psychologue

En d’autres termes, ce que l’on a vécu pendant la Coupe du monde, s’il nous a apporté beaucoup de plaisir sur l’instant, s’avère être un simulacre qui ne peut pas durer éternellement, au risque de la dépression au sens propre (l’angoisse liée à la perte de quelque chose qui nous sécurise). D’autant que, comme le rappelle le psychologue à LCI, cette solidarité ne fonctionne qu’avec ceux qui regardent dans la même direction : « sur les réseaux sociaux, une personne qui avoue ne pas aimer le foot s’en prend plein la tronche. Le groupe ne fonctionne que s’il a un bouc-émissaire, une cible à qui faire porter ses pulsions de mort. »

Mais à quoi est due cette inéluctable désillusion après autant d’euphorie ? Sommes-nous obligés d’y céder ? Est-ce que les Français, alias « les gens les plus pessimistes du monde » selon les études, doivent forcément casser le beau jouet qu’ils ont entre les mains ? Le vrai problème ne tient pas tant au « négativisme des Français » tant décrié qu’à cette incapacité à maintenir une illusion dans une société de l’immédiateté. Comme les choses ne durent pas, la flamme s’éteint plus rapidement.

Pour les psys, cet effet de la flamme-qui-devient-fumée s’appelle de « l’hédonisme de survie », une manière de traduire comment le sport, en particulier le foot, est devenu le dernier bastion permettant le rassemblement dans une société d’hyperconsommation : « On vit les choses rapidement et à peine vécues, elles sont déjà diffusées sur les réseaux et s’épuisent vite. En gros, l’instant est devenu inconsommable. On jouit, on exulte et en même temps on survit parce qu’on n’arrive pas à vivre le moment sur la durée. Les manifestations tapageuses de dimanche tenaient plus des sensations que des émotions. C’est le reflet de la société de l’urgence et du Carpe Diem (« Cueille le jour présent » disait Horace) mais poussé à l’extrême. »

Autre explication de ce qui pourrait exacerber notre insatisfaction franco-française : la course au bonheur du Mondial 1998. Ce moment de félicité que la France a connu avant le grand saut vers l’inconnu des années 2000, en suivant pendant un mois de rêve l’équipe de France de Zinedine Zidane avant de décrocher la lune face au Brésil un fameux 12 juillet. Un embrasement ayant marqué à vie les Français et pour cause, il avait duré des mois…

Or, comme le rappelle à LCI Jean-François Pradeau, historien de la philosophie français et auteur de Dans les tribunes : éloge du supporter (2010), le contexte était vraiment différent, notamment parce que la France était hôte de la compétition pour la seconde fois de l’histoire : « C’est difficile footballistiquement de mettre en parallèle ces deux Coupe du monde : avant 1998, la France n’avait jamais gagné la Coupe du monde. Certaines choses restent bien sûr semblables entre les deux Mondial, comme le parcours surprenant de cette équipe de jeunes avec un engouement de plus en plus fort de la part des Français. C’est exactement ce qui s’est reproduit là. Mais cet état de joie collective avait continué après l’été et les mouvements d’enthousiasme collectif sont beaucoup plus brefs aujourd’hui, on va passer à autre chose très vite. »

Pour le pouvoir, Macron a tout intérêt à faire durer cet accès incroyable à la population.Jean-François Pradeau, professeur de philosophie

De même, l’embrasement politico-social en 2018 sera moins fort qu’en 1998, notamment pour des raisons idéologiques : « Ce grand mouvement de consécration de la nation dans sa variété où les joueurs brandissaient l’étendard « black blanc beur » ne fonctionne plus aujourd’hui. D’autant que, de l’aveu même de Zidane, à son grand regret, il n’a pas duré. »

On se souvient aussi que la victoire des Bleus avait été bénéfique à Jacques Chirac en termes de popularité, redoublant de sympathie aux yeux des Français en peinant à prononcer le patronyme des joueurs, déboulant dans le vestiaire tout sourire avec un maillot et embrassant le crâne de Barthez : « Quand Macron explique aux Bleus que 65 millions de Français les ont regardés, il n’a pas tort, poursuit le philosophe. Il n’y a aucune activité humaine qui recueille autant d’attention. Pour les hommes politiques, la Coupe du monde reste un enjeu fédérateur et pour le pouvoir, Macron a tout intérêt à faire durer cet accès incroyable à la population. »

Mais pour l’heure, le sacre des Bleus n’a pas dopé la popularité de l’actuel chef de l’état et les Français se souviennent aussi de la gueule de bois post-Coupe du monde 1998, des convulsions politiques nationales (la fin de la gauche plurielle au pouvoir avec Le Pen au second tour en 2002) aux tragédies internationales (les attentats du 11-Septembre). En revanche, et c’est ce qui nous rassure, la capacité à rêver et à revivre des Français n’en demeure pas moins intacte, fusse-t-elle éphémère.

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