Sauver le livre : rencontre avec Léa Santamaria

424142_287416917997436_887111636_nDestructeur d’emploi, concurrent déloyal voir illégal, abjurateur de la diversité culturelle, fraudeur de la loi Lang, les épithètes pour désigner le mastodonte de la consommation en ligne sont légions, et gagnent en péjoration lorsqu’il est question du livre, objet sacré, consacré, fétichisé en France peut-être plus qu’ailleurs. Mais les maux dont on l’accuse ont beau se multiplier aussi vite que les polémiques qu’il alimente, le succès ne faiblit pas depuis sa création, en 1994. Comment les libraires peuvent-il faire face à la déferlante qu’ils subissent, et qui risque de prendre plus d’ampleur encore avec la récente mise en place de la livraison en une heure ? Ecrivain plus soucieux d’écrire que d’étudier la chaîne de production et de distribution de mes ouvrages, j’ai choisis de sortir de mes (certainement mauvaises) habitudes et de rencontrer une libraire pour réfléchir avec elle à l’avenir de ce métier, à ce qu’il convient de proposer pour infléchir la sombre destinée à laquelle Amazon semble le condamner.

Léa Santamaria tient la librairie des « libres Champs », une véritable institution, et c’est bien sûr là-bas qu’elle me reçoit, chaleureusement, un pluvieux après-midi de juillet. Silhouette élancée, élégante, sourire bienveillant, regard chargé de cette douceur que ne trahit pas la musicalité de sa voix, elle m’invite à m’enfoncer dans un fauteuil confortable, d’ordinaire à destinations des lecteurs qui désirent prendre le temps de feuilleter un ouvrage. J’ouvre l’échange en lui demandant de me dresser un état des lieux de la situation pour les libraires. « C’est extrêmement difficile. De plus en plus de libraires sont contraints, comme moi de faire de la papeterie, principalement parce que nous avons de meilleures marges et que c’est une condition obligée pour tenir le coup, pour payer notre personnel. Et encore, nous sommes à Paris, où il y a cette possibilité de la proximité. Les libraires de Province sont les plus touchés car de nombreux kilomètres les séparent parfois des lecteurs, qui préfèrent alors commander sur Amazon que de parcourir cette distance pour acheter un livre. Ou alors prendre un livre directement dans un supermarché. » Mais qui dominent les rayons sous le néon ? Lévy, Musso, et Lévy, triste sort que de s’y abîmer. Je lui demande de développer son explication du succès d’Amazon. « Les clients ont tendance à préférer vouloir cliquer pour avoir leur livre tout de suite ; ils ont peut-être moins le temps, moins l’envie de se déplacer, de partir à la rencontre de leur libraire ». Amazon, en l’écoutant me semble incarner parfaitement l’avachissement hypermoderne, le refus de l’effort, de l’attente au profit d’une jouissance immédiate, un narcissisme qui hélas évince la figure de l’Autre. Et le livre numérique, a-t-il contribué à la déréliction des libraires ? Elle secoue la tête, sceptique. « Le livre numérique est certes pratique, on emporte avec soi une bibliothèque entière dans une simple une tablette. Mais l’attachement au papier reste, son contact, son odeur. De plus, on constate aujourd’hui que l’effet de mode passe et que les lecteurs ont plaisir à revenir à l’objet livre. Ils l’emportent, le froissent, le cornent, le marquent…le font vivre. Les générations à venir y seront peut-être plus sensibles. » Les libraires ne semblent pas fermés aux nouvelles mutations du livre pour autant. « Nous avons un nouvel objet, c’est le livre audio, le livre lu, il fait un très bon départ. ». Je me fais l’avocat du diable et lui dit ma frustration lorsque je cherche un ouvrage particulier en librairie, qui n’est pas disponible et qu’on me propose de le commander pour deux ou trois jours plus tard, ou que je parviens à le dénicher et qu’il est abîmé, passé entre trop de mains quand il s’agit d’une grosse librairie. Elle sourit. « Nous réduisons de plus en plus les délais de commande, les libraires essayent de se dépasser pour faire face à la puissance d’Amazon mais il est vrai qu’ils disposent de moyens que nous n’avons pas ». Alors comment survivre à cette puissance, au coût de livraison gratuite et à domicile, à la disponibilité permanente des ouvrages… « Les libraires doivent faire un effort, apporter un plus en mettant à profit la proximité, le conseil. Pour ma part, j’ai rencontré des gens, des éditeurs, des auteurs, il y a un réseau qui s’est créé, j’ai organisé des dédicaces et des rencontres. D’autres mettent en place des cafés littéraires. L’importance d’une librairie, c’est de permettre aux gens d’échanger et de se rencontrer autour du livre, de parler, de se conseiller des ouvrages. Recréer du lien, autour de la culture. C’est la force de cet endroit pas comme les autres». Il est vrai que la librairie « les libres champs » est connue des éditeurs et des écrivains, nombreux sont ceux qui viennent dédicacer leurs livres dans cette petite librairie, comme Nicolas D’Estienne d’Orves, Soledad Bravi, Hafid Aggoune, Emilie Frèche, Laurent Gaudé…

Mais la librairie n’a pas pour seul avantage les événements qu’elle peut organiser, contrairement à Amazon, condamnée à l’atopique du virtuel. Elle offre aussi un espace de décélération. Une brèche où l’inconnu fait toujours partie du champ des possibles. «Oui. Il y a une part accordée au hasard, un lecteur peut rencontrer un livre qu’il n’était pas venu chercher et qui le marquera. J’envisage la librairie comme un lieu de passage et de transmission, je ne suis pas libraire, je suis passeuse de texte » Elle rit et continue « le libraire connaît l’actualité littéraire, les choix des éditeurs, et lorsqu’il rencontre un lecteur, il peut jouer un rôle prescripteur. » Je lui demande un exemple. « Je me souviens d’une lectrice qui était rentrée dans la librairie, elle ne savait pas comment parler de la mort avec sa fille, dont le grand-père était décédé récemment. Je lui ai conseillé un ouvrage qui l’a aidé à parler du sujet, à échanger… » . Elle m’explique alors qu’il en va de même pour les romans, pour les histoires que l’on vit. Certains conviennent à des moments spécifiques de la vie. Le rôle d’un libraire est de permettre aux lecteurs de les découvrir au bon moment en dialoguant avec eux. Pour Léa Santamaria, le rapport au livre est un rapport humain. Je regarde autour de moi, les rayons chargés d’ouvrage que je ne connaissais pas et qui me donnent envie (je rentrerai chez moi avec quatre livres, dont une nouvelle de Dostoïevski dont je n’avais jamais entendu parler), un pot plein de bonbons, des fauteuils confortables, tout est fait ici pour que l’on se sente bien, pour que la magie du dialogue opère, que la découverte se fasse, dans cette tessiture cotonneuse, chaleureuse, délicieusement régressive. Bastion de l’imaginaire et de la pensée. Refuge de l’enfance. Comment les algorithmes Amazon sauraient-ils reproduire ce charme de l’instant ?

La librairie serait-elle une agora moderne ? Mais les auteurs dans tout cela ? Certains ont pu trouver avec le système d’auto-édition Amazon un lectorat étendu, et par la suite convaincre les éditeurs (à coup de chiffres) qui les avaient refusé sans ménagement auparavant. « Il y a tellement d’auteurs…Les gens ne lisent plus, ils écrivent ! Il y en a beaucoup. Certains auteurs ont rencontré leur éditeur ici. Je ne suis pas certaine qu’Amazon soit un gage de sécurité pour les écrivains, ni de qualité pour les lecteurs. » Son regard me considère alors grave « Vous savez , il y a parfois des enfants qui ne peuvent pas rentrer chez eux après l’école. Ils viennent ici et se posent avec un livre. Je les laisse faire. C’est aussi pour cela qu’il faut sauver les librairies. » Il ne tient qu’à nous, lecteurs en dilettante ou passionnés, gourmets ou gourmands, de demeurer ouverts à l’aventure, au hasard, à l’imprévu, d’éloigner l’écran, de chasser loin de nous la souris. De pousser la porte.

Le site de la librairie 

Publicités

Les commentaires sont fermés.